La lecture, on est d’accord, c’est la vie. Ca vous ouvre des horizons insensés, vous transporte dans les méandres de votre imagination… C’est la base. Tellement la base que j’avais quelque peu oublié à quel point un autre univers a les mêmes pouvoirs magiques : le cinéma. Le plaisir de vous glisser dans une salle obscure, savourant à l’avance ce qui promet d’être un bon film… Les journées ne faisant que 24 heures, cela faisait une éternité que je n’avais pas mis les pieds dans une salle de cinéma. En cette rentrée, les bonnes résolutions aidant, c’est désormais chose faite ! J’ai ainsi eu l’immense plaisir de découvrir le nouveau film de François Ozon, Frantz, sorti début septembre. Si j’aimais déjà les œuvres de ce réalisateur, son dernier-né, qui nous raconte l’histoire d’un ancien soldat français qui cherche à retrouver la famille allemande d’un camarade tombé au combat, m’a totalement convaincue. Voilà un très beau film sur le mensonge et l’illusion, totalement porté par ses acteurs brillants : Pierre Niney, sobre et la jeune allemande Paula Beer, véritable révélation du film, lumineuse.

Cependant, ça n’est pas de ce film là dont j’avais envie de vous parler plus en détails mais d’un autre, sorti le 31 août 2016, mais qui fait depuis quelques mois parler de lui : Divines, de Houda Benyamina…

Houda Benyamina, réalisatrice de Divines

Houda Benyamina, réalisatrice de Divines

Houda Benyamina est née en 1980 dans l’Essonne, de parents marocains. Rapidement intéressée par la littérature et le cinéma, elle se forme après un baccalauréat littéraire à l’Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes. Etre actrice lui laissant un goût de trop peu, elle décide d’aller regarder ce qui se passe derrière la caméra et réalise neuf courts-métrages, remarqués à diverses occasions. Son premier moyen-métrage, Sur la route du paradis, est primé au Festival du court-métrage de Tanger et au Festival International du film de Dubaï et s’est également vu présélectionné pour les Césars 2013. Elle a par ailleurs participé à la création du collectif 1 000 Visages, qui réclame plus de diversité dans les milieux artistiques et l’accès à la culture dans les banlieues. En 2016, elle revient sur le devant de la scène avec son premier film, Divines, sélectionné au prestigieux Festival de Cannes et pour lequel elle a obtenu le prix de la Caméra D’Or.

Divines est principalement centré sur le parcours de deux adolescentes, Dounia et Maïmouna. Inséparables, ces deux-là ont un lien indéfectible qui les lient à jamais. Ensemble, elles font les 400 coups : elles piquent des gâteaux dans les supermarchés, vont voir en cachette les répétitions d’un spectacle de danse en train de se monter, se protègent et se défendent contre les mauvais coups de la vie quoiqu’il arrive. Dounia vit avec sa mère dans un bidonville, coincé à la périphérie d’une cité. Pas de père à l’horizon (elle gagne d’ailleurs le douloureux surnom de « bâtarde » dans la cité) et le spectateur comprend vite que c’est davantage Dounia qui éduque et veille sur sa mère que l’inverse. Ce parent défaillant, absent lui pèse mais elle trouve du réconfort dans les bras et les paroles de Maïmounia. Mais la vie en banlieue est grise, triste et sans beaucoup de perspectives. Comme beaucoup de jeunes de leur âge, Dounia et Maïmouna ont soif de pouvoir, sont obsédées par l’argent et l’envie de grimper une échelle sociale dont on leur fait sentir que, pour elles, elle est condamnée. Dounia se met alors à jouer les dealeuses pour Rebecca, la caïd du quartier…

Divines, un film de H. Benyamina

Divines, Caméra d’or au Festival de Cannes 2016

Divines est le genre de film qui se regarde avec une boule au ventre tant il vous prend aux tripes dès la première image. Les films sur la banlieue et son quotidien sont légion, et ils ne sont pas tous inoubliables. Pourtant, avec cette histoire racontée au féminin, Houda Benyamina se hisse au rang des plus convaincantes, au même niveau que Céline Sciamma et sa Bande de filles. Elle déroule sous nos yeux des personnages puissants, qui sortent des cadres. Elle renverse les codes d’une banlieue trop souvent vue et analysée au masculin et s’en amuse parfois. Dès le départ, les dialogues piquent, fusent (le « T’as du clitoris, toi ! » a déjà effectivement fait ses preuves). La réalisatrice sait, sans nul doute, mettre en lumière ses jeunes actrices, dont la sidérante Oulaya Amamra (petite sœur dans la vie de H. Benyamina) qui, si elle vous était inconnue, ne le restera pas longtemps. Elle porte littéralement le film sur ses épaules et crève l’écran. Son interprétation du personnage principal est saisissante de subtilité et d’intelligence.

La jeune réalisatrice excelle également dans le mélange des genres car si Divines est, au départ, plutôt une chronique sociale sur la banlieue, elle passe tout aussi habilement au registre du thriller, accélérant le rythme de son récit de manière inattendue mais maîtrisée dans les 45 dernières minutes. La force de Divines, c’est à la fois son humour (mais pas que…), sa tendresse, son envie de tirer la sonnette d’alarme sur une situation explosive et son refus de tout misérabilisme. Houda Benyamina cherche à critiquer tout d’abord dans son film la puissance (et la nuisance) du modèle libéral imposé à tous (particulièrement aux jeunes générations), en soulignant que la porte de sortie n’est pas toujours celle que l’on croit. Des échappatoires et des ascenceurs sociaux, la réalisatrice en propose à travers le personnage de Djigui, un jeune danseur rencontré par Dounia au début de l’histoire. L’art, le savoir et la culture sont des armes aussi (plus?) puissantes que les billets de banque. Le spectateur suit ainsi, peu à peu, en quelques séquences, l’élaboration d’une pièce (le chorégraphe du film est d’ailleurs joué par Wilfried Romoli, ancien Danseur Etoile à l’Opéra de Paris). Les chorégraphies, réalisées par Nicolas Paul, danseur également à l’Opéra de Paris, sont saisissantes de beauté et s’intercalent à merveille entre les différents passages du film, servant l’histoire au mieux.

Ces séquences sont aussi l’occasion pour la réalisatrice d’y introduire une bande-son originale du tonnerre. Rarement, on a vu Vivaldi, Mozart, Haendel, de la musique électronique et du raï se côtoyer de manière aussi belle et poignante. Difficile sur certaines séquences de ne pas retenir ses larmes tant l’émotion, tout en retenue cependant, est palpable.

Divines est mon premier gros choc cinématographique de l’année… et j’espère qu’ils seront encore nombreux. Difficile de ne pas se sentir habité plusieurs heures (jours?) après l’avoir vu, tant il est à la fois fort et unique. Ce premier film est un petit bijou d’authenticité qui passe, avec une aisance déconcertante, du comique au tragique, avec l’aide de jeunes actrices dont l’élan, la spontanéité et la générosité, crèvent l’écran.

Divines
Chanson Douce
RéalisateurHouda Benyamina
ScénaristeRomain Compingt, Houda, Benyamina, Malik Rumeau
ProducteurMarc-Benoit Créancier
DistributeurDiaphana Distribution
Bande OriginaleDemusmaker
Date de Sortie31 Août 2016
GenreDrame
19e6a6ea-c93a-4d71-950d-7d567d73b1aa