A peine vingt-quatre heures après avoir eu la chance de visionner à la suite les deux parties du film Nymh()maniac de Lars von Trier (quatre heures tout de même !), je suis heureuse de vous livrer à chaud mes impressions quant à la toute nouvelle œuvre du géant danois. Son précédent film, Melancholia, qui avait valu à l’actrice Kirsten Dunst le prix d’interprétation féminine à Cannes en 2012, m’avait tout simplement ébranlée ; et c’est avec une grande impatience que j’attendais la sortie de ce que von Trier annonçait vaguement il y a quelques années comme sa « fresque pornographique ».

Alors que le long-métrage devait à la base durer quelques cinq heures et demie, par soucis d’une plus grande facilité de distribution ainsi qu’après un certain nombre de censures non souhaitées par le réalisateur lui-même, voilà qu’il se retrouve découpé en deux parties à peu près égales. Alors que le premier volume était sorti le 1er janvier dernier, le deuxième est seulement prévu pour le 29 janvier -autrement dit dans peu de jours à l’heure où j’écris cet article. J’ai néanmoins eu l’opportunité d’assister  à la projection des deux parties dans le cadre du Ramdam, le « Festival du film qui dérange », organisé dans la petite ville de Tournai en Belgique pour la quatrième année consécutive, et je ne peux qu’insister sur la nécessité de voir ces opus l’un à la suite de l’autre : il ne s’agit en aucun cas d’une suite, mais bien d’un seul et unique film à part entière, les deux parties formant un tout, et bien qu’il ait été décidé de les séparer très grossièrement, je n’ose imaginer la frustration des personnes pour qui le visionnement a dû s’arrêter au bout d’une heure cinquante.  En plus, donc, d’avoir pu assister à la projection du second volume avant l’heure de sa sortie, l’actrice Stacy Martin, interprétant l’un des premiers rôles du film (le même personnage que Charlotte Gainsbourg, mais dans sa jeunesse), nous a fait l’honneur de sa présence pour un échange avec les spectateurs. Venue saluer la salle dans un français irréprochable avant le début du film, on nous annonce qu’il s’agit du tout premier long-métrage du top-model londonien de vingt-deux ans, et elle de conclure : « J’espère que vous ne partirez pas après le premier film, et j’espère aussi que vous allez rire ». On échange quelques regards : ah bon, c’est un film marrant ? Nous voilà prévenus.

Accrochés à nos sièges, nous assistons au premier volume de Nymph()maniac  qui débute sur une minute de noir total, silencieux, et j’en profiterai simplement pour faire une petite digression de fille haineuse et haïssable que je suis (d’accord, j’exagère un peu), car cela fait très longtemps que ça me démange : mais bon Dieu, vous, qui comme moi payez votre ticket de cinéma pour profiter d’un film, pour vous immerger totalement, juste, taisez-vous ! Ne riez pas alors que rien de drôle ne se passe ! Un peu de décence et de respect pour les autres personnes présentes dans la salle. Evidemment, faire un petit commentaire de temps à autre à son voisin ou rire quand la scène est marrante est tout à fait naturel, mais certains se croient dans leur salon, et il m’arrive parfois de sortir d’une séance et de me dire « Ca y est Chocoline, tu viens définitivement de virer agoraphobe ». Parenthèse fermée, et certains, je l’espère vivement, me comprendront. Passée cette minute d’obscurité, des images lentes apparaissent : les images de Lars von Trier. Une caméra experte, qui parvient à nous transformer une petite ruelle lugubre en grands instants de beauté ; les plans se succèdent, la neige tombe, et personnellement je me laisse déjà envoûter alors que rien ne se passe encore. Mais alors qu’en 2009, le film Antichrist s’ouvrait sur un opéra de Georg Friedrich Händel, et qu’en 2012 Melancholia nous offrait la beauté du Tristan und Isolde de Richard Wagner, avec Nymph()maniac, permettez-moi l’expression, on s’en prend plein la gueule : la chanson Führe Mich du groupe de métal allemand Rammstein raisonne tout à coup dans la salle de cinéma, sans qu’on s’y attende, comme un avertissement aux spectateurs : vous venez de vous lancer dans quatre heures qui s’annoncent intenses.

Sans trop vous en dévoiler sur l’histoire, j’en décrirai tout de même le schéma ; une femme -on apprendra plus tard qu’elle se prénomme Joe (Charlotte Gainsbourg)-, est allongée par terre et visiblement mal en point. Elle est recueillie par un homme, Seligman (Stellan Skarsgård), qui lui propose un lit et du thé pour se retaper. Alors que Joe, le visage meurtri, profite de l’hospitalité qui lui est offerte, l’autre la questionne sur son état. Elle lui répond alors que s’il désire réellement savoir comment elle en est arrivée là, il lui est obligatoire de conter son histoire depuis le début ; depuis l’enfance. Seligman, qui semble n’avoir que cela à faire, accepte, et apprend vite que son invitée s’est très tôt auto-proclamée nymphomane.  Joe se met à relater ses aventures, découpées en chapitres (huit exactement), et suivant un système d’analogie : en apercevant, par exemple, un hameçon de pêche accroché au mur, elle se rappelle d’un instant de sa vie et se met à le raconter dans le chapitre « Le parfait pêcheur à la ligne », le tout parsemé d’interruptions et de digressions de Seligman, parfois très intéressantes, parfois moins nécessaires. On aura également droit à des explications sur la suite de Fibonacci, l’Eglise d’Orient et d’Occident, Edgar Allan Poe,… le tout à chaque fois mis en parallèle avec un épisode de la vie mouvementée de Joe. Le chapitre que j’ai le plus apprécié au point de vue de sa construction et de son contenu est « La petite école d’orgue », construit en triptyque et tendant à expliquer la composition d’une polyphonie de Bach, divisée en trois instrumentations bien distinctes que Joe associe dans chacun des cas à un homme qu’elle a connu. Cette construction intelligente et élaborée comporte néanmoins un hiatus à mes yeux : son côté mécanique et moins spontané qu’il se voudrait. La première raconte son histoire, l’autre l’interrompt et fait des parallélismes inattendus, et ainsi de suite ; et, à l’image de Joe qui semble par moments regarder Seligman en pensant « tais-toi et laisse-moi continuer mon histoire », le spectateur se retrouve plus d’une fois confronté à ce léger sentiment d’exaspération. Je pense tout de même que ces digressions sont importantes et nécessaires pour permettre au public de se reposer l’esprit de temps à autre dans le récit chargé en émotions de la nymphomane, et l’on sent bien que Lars von Trier a pensé tout cela très minutieusement.

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           Le premier volume de Nymph()maniac se déroule en majorité durant la jeunesse de Joe, où l’on voit donc progresser l’actrice Stacy Martin, très impressionnante dans son personnage d’adolescente (puis de jeune femme) pervertie par les pulsions sexuelles. Son regard est percutant au long du film, et son jeu m’a impressionnée, en particulier pour un tout premier rôle au cinéma ; il s’agit de la grande révélation du long-métrage, et durant l’échange auquel nous avons assisté plus tard, elle nous avouera (comme plus d’un s’en doutaient) que tourner un film avec Lars von Trier ouvrait énormément de portes, et qu’elle possédait désormais le luxe de choisir les projets qui lui tiennent le plus à cœur ; en bref, on n’a pas fini d’en entendre parler. Joe relate ses toutes premières années, la prise de conscience de son désir surdimensionné, sa première fois avec Jérôme (Shia Labeouf) et les nombreux autres partenaires qui suivirent, frasques adolescentes en compagnie de son amie « B » (Sophie Kennedy Clarck) empreintes à la fois d’un vice incontrôlable et d’une partie d’innocence toujours présente : celle qui couche avec le plus d’hommes remporte un paquet de chocolats (par exemple). On assiste à l’initiation et au perfectionnement du personnage, jusqu’à trouver un équilibre entre un certain nombre d’hommes. L’amour ne rentre jamais en compte : il est synonyme d’hypocrisie. Une grande poésie et de nombreux questionnements philosophiques sont présents, notamment lorsque Joe se promène en compagnie de son père (Christian Slater) et qu’ils discutent sur l’âme des arbres, ces instants sont apaisants pour le spectateur et imprégnés d’une pureté attendrissante, en opposition à la lubricité d’autres instants du film. Certaines scènes cocasses où le décalage entre un ton léger et des situations gravissimes font sourire ; personne ne rit aux éclats, mais on comprend tout de même où Stacy a voulu en venir avant que le film ne commence. Jusqu’à l’une des scènes les plus impressionnantes du film, où Uma Thurman incarnant Mrs H, femme trompée par son mari, débarque dans l’appartement de Joe avec ses trois jeunes garçons et les invite à aller « voir le lit de l’adultère car ça risque de leur servir plus tard lors des thérapies ». L’hystérie de cette épouse face à l’impassibilité de Joe, qui n’éprouve absolument rien pour son mari, porte à sourire, et cela s’intensifie encore davantage lorsqu’un nouveau jeune homme sonne à la porte, prochaine conquête de la journée sur la liste de la nymphomane. Le film se poursuit encore quelques temps, et les lumières se rallument enfin pour une pause de dix minutes. La coupure est nette, au milieu d’un chapitre, et je suis heureuse de penser que j’aurai droit au second volume tout de suite après.

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           Après s’être dégourdi les jambes, nous sommes disposés à reprendre. Quelques-uns décident d’abandonner en chemin et s’en vont durant la pause, mais ils sont très peu nombreux. C’est reparti pour deux heures dix. Se déroulant toujours chez Seligman et sur le même schéma, le deuxième volume est plus noir, plus violent. On progresse dans la vie de Joe, qui est désormais représentée par Charlotte Gainsbourg et ce jusqu’à la fin ; alors qu’elle finit par se poser avec un seul homme et avoir un enfant, tout plaisir la quitte : son corps ne ressent plus rien. Cela lui suffit un temps, une routine s’instaurant petit à petit, mais ne dure évidemment pas et Joe se met à la recherche de ceux qu’elle nommera elle-même « les hommes dangereux », pensant qu’ils seront aptes à lui offrir à nouveau des sensations. On assiste à nouveau à une scène particulièrement drôle, alors que la femme se retrouve coincée entre deux « négros » très bien bâtis qui semblent ne pas s’accorder sur la manière dont ils veulent se positionner pour réaliser leurs petites affaires. Après cela, on n’arrête plus de s’enfoncer dans l’obscurité. Joe rencontre « K », interprété par Jamie Bell (génialement frappant dans son rôle, d’autant plus que l’on connait de lui une image plutôt « bon enfant »),  qui, sans que l’on sache pourquoi ni ce que ça lui rapporte, reçoit toutes les nuits des femmes avides de sévices et de violences corporelles –il ne couche pas avec ces femmes, c’est l’une de ses règles. Certaines images sont assez insoutenables, et les âmes sensibles auront du mal à ne pas regarder ailleurs. Joe monte ensuite son propre business sur les conseils de « L » (Willem Defoe, que j’étais déçue de ne voir apparaître que dans deux scènes de très courte durée). Puisque l’on s’approche doucement de la fin du second volume et que je ne désire pas complètement tout vous ruiner, je m’arrêterai dans les descriptions ; lors du dernier chapitre, on finit par apprendre pourquoi Joe s’est retrouvée allongée dans cette ruelle, battue, et le film, après un rebondissement particulièrement déroutant, se termine comme il a commencé : dans le noir.

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              Je continuerai en abordant la question que tout le monde se pose probablement : et le sexe, dans tout ça ? J’en ai encore très peu parlé, et c’est surtout parce que les scènes érotiques ne possèdent en réalité pas une si grande importance dans le film. Elles sont présentes, c’est indéniable, et nécessaires, mais Nymph()maniac est loin d’être un film pornographique, contrairement à ce que certaines personnes semblaient croire. Le long-métrage n’est pas fait pour exciter, puisqu’il insiste au contraire sur les penchants négatifs d’une telle dépendance et montre jusqu’où cela a pu mener le personnage principal. Malgré qu’une certaine partie des scènes érotiques aient été coupées lors du montage de la version censurée, il reste un grand nombre d’images particulièrement explicites. Ce sont des acteurs porno qui ont tourné ces extraits, et le tout a été intégré au film à l’aide de prothèses et d’images de synthèse ; Stacy Martin nous avoue que cette technologie représente pour elle un véritable cadeau, car coucher à l’écran est pour elle une chose impensable et pouvoir réaliser un film d’une telle envergure sans être obligée de mettre en péril son statut d’actrice et de femme est une grande fierté. La nudité et la sexualité sont aujourd’hui monnaie courante dans le milieu cinématographique, mais il s’agit la plupart du temps d’en montrer le moins possible ; chez Lars von Trier, la pudeur n’existe pas, les choses sont montrées telles qu’elles sont sans complexe. N’étant pas de nature à me sentir vite choquée ou dérangée, il m’était tout de même parfois difficile de ne pas baisser légèrement les yeux, en particulier lors de très gros plans, par exemple lorsque Joe raconte qu’elle s’est mise à coucher tous les jours avec énormément de partenaires différents, et que nous avons droit à une trentaine de gros plans de pénis défilant à toute vitesse devant nos yeux. Mais tout est esthétique, et contrairement à certains commentaires que j’ai pu lire, je n’ai pas pensé un seul instant que ce que j’avais devant les yeux était de trop, était « du sexe pour du sexe » pour en mettre plein la vue. J’ai néanmoins l’impression que la version longue non censurée, ou du moins les scènes de sexe, ne m’aurait absolument pas été nécessaire pour mieux apprécier le film ; cela était suffisant pour moi.

Je finirai avec une deuxième question que vous vous posez peut-être : quatre heures, ce n’est pas trop long ? Et je dois vous avouer que je le redoutais beaucoup avant d’y aller. Après coup, la réponse est finalement non. Evidemment, n’importe qui connaissant un peu le cinéma du réalisateur danois est conscient qu’il ne s’agit pas d’un film d’action ou d’aventure ; il faut avoir la patience et l’envie d’affronter ces heures de caméra languissante, de flash-backs, d’explications de Seligman, de dialogues, de scènes de sexe,… mais pour moi l’expérience s’est révélée fructueuse, sans jamais ressentir l’envie de regarder l’heure pour savoir si c’était bientôt fini (contrairement à certains films d’une heure et demie à peine). Stacy Martin nous avoue après la projection des deux volumes que, ayant quant à elle eu l’opportunité de visionner la version d’origine de cinq heures et demie, celle-là semble passer plus vite que l’autre. Etonnante constatation qu’elle justifie en expliquant que le cinéma de Lars von Trier est très spécifique et personnel, et que la première version possédait un dynamisme différent, qu’il s’agissait de la véritable œuvre originelle du réalisateur. Un jeune homme lui a demandé si la censure ne s’appliquait qu’à des scènes érotiques, et elle a répondu à la négative, expliquant que certains moments plus philosophiques du second volume avaient également été supprimés.

Au final, je suis heureuse d’avoir eu l’occasion de voir Nymph()maniac dans de telles circonstances, et pour en revenir au thème du Ramdam « le festival du film qui dérange », j’ai en effet encore beaucoup pensé au film avant de m’endormir, ce qui signifie bien qu’il a eu sur moi l’effet escompté. J’en garderai le souvenir d’une grande fresque poétique et érotique de toute beauté, aux acteurs impeccables et malgré quelques longueurs, ça été pour moi une grande claque cinématographique. Pour terminer, je vous poste ici le très beau et très sexy cover de Hey Joe  de Jimy Hendrix par Charlotte Gainsbourg.

 

Nymphomaniac
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RéalisateurLars Von Trier
ScénaristeLars Von Trier
ProducteurLouise Vesth
DistributeurLes Films du Losange
Bande OriginaleNon communiqué
Date de Sortie29 JAnvier 2014
GenreDrame, Erotique
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Nymphomaniac, Volumes I et II
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