Le vent est à l’est ! La brume est là… C’est comme si sans prévenir une chose se passait. Et j’peux pas piger c’que c’est ; c’est idiot. Quelqu’un, j’crois, peut s’amener. Et c’est pour bientôt…

Si ces paroles vous disent quelque chose, vous faites partie de l’énorme majorité qui, durant l’enfance, a vu Mary Poppins. Énorme majorité parce que le film vient de fêter son cinquantième anniversaire. Pour l’occasion, les studios Disney ont sorti cette année Saving Mr. Banks (Dans l’ombre de Mary chez nous).

Le film, réalisé par John Lee Hancock, raconte -de manière romancée- les deux semaines durant lesquelles Walt Disney (« Vous devez m’appeler Walt ! ») a convaincu P.L. Travers (« Miss Travers, s’il vous plaît. »), la romancière qui a écrit les aventures de la célèbre nounou, d’adapter ses livres sur le grand écran. Ce ne fut pas tâche aisée car l’auteur était extrêmement attachée à ses personnages ; comme s’ils étaient de la famille. Il ne s’agit donc pas d’un  « making of » (on ne voit même pas le choix des acteurs) mais plutôt de l’exposition du travail en amont pour créer un film et, plus difficile encore, une adaptation.

     Évidemment, il n’est pas chose aisée que de parler de la création d’un film (Mary Poppins) à un public qui n’a pas vu ledit métrage. C’est pourquoi Saving Mr. Banks doit être très difficile à appréhender pour celui-ci. Néanmoins, c’est aussi un avantage car le réalisateur économise ainsi nonante minutes de pellicule : il n’est pas besoin de nous raconter l’histoire de la nounou de la famille Banks pour utiliser tout le potentiel de cette belle histoire. Et cet enrichissement va dans les deux sens ; si le spectateur connaît déjà jusqu’à l’orthographe de Supercalifragilisticexpialedocius (votre dévoué rédacteur aime à croire que c’est son cas), force est de constater que le film de Mr. Hancock apporte, en racontant l’enfance de P.L. Travers en Australie, un éclairage tout différent sur cette histoire que l’on croyait si bien connaître. Ainsi, des thématiques comme la relation père-enfant ou l’emprisonnement psychologique que l’on fait subir à soi-même rejaillissent sur les deux films ; elles éclairent Mary Poppins mais se reflètent sur Saving Mr. Banks.

     Car oui, l’enfance de l’auteur a fortement influencé ses romans. Et c’est sans doute là le thème le plus important et le plus fascinant du film : comment, même inconsciemment, la vie d’un auteur peut influencer son œuvre. Parfois, les événements ou les personnages déteignent tels quels. Parfois, l’influence est plus subtile. Il devient alors très dur de laisser d’autres personnes (simples lecteurs compris) lire, apprécier, puis s’approprier -comprendre à sa façon- une histoire aussi personnelle. Qui utilise l’écriture comme une catharsis, doit être prêt à partager sa vie avec autrui. Et, puisque l’homme qui adapte une histoire la fait également sienne, il y projette aussi une partie de sa vie. C’est ce que l’on comprend dans le très beau monologue de Walt près de la fin du film.

    Il y a donc deux créateurs en jeu ici : P.L. Travers et Walt Disney, respectivement interprétés par Emma Thompson et Tom Hanks. Si la première s’en sort magnifiquement dans ce rôle de femme anglaise jusqu’à l’excès (et donc terriblement pincée), le second lutte quelque peu avec ce personnage haut en couleur, ce Peter Pan moustachu, et peut paraître en faire trop même s’il réussit aussi à délivrer de très bons moments.

    En effet, Walt Disney était un homme joyeux et sympathique. Mais il peut y avoir quelque chose de dérangeant à voir le récit de comment il aida cette femme à trouver la rédemption … réalisé par ses propres studios. D’autant plus que, en réalité, ces deux semaines n’ont apparemment pas été un grand bouleversement -outre de se voir dépossédée de son œuvre- pour l’écrivaine. Même si l’on ne sombre jamais dans la consécration de l’esprit Disney, on a un peu peur, en sortant, que le message à comprendre soit simplement « Disney rend les gens heureux ». Au rang des défauts, on trouvera également des transitions parfois très lourdes entre les flash-backs en Australie et les 60’s de Los Angeles -cher John, de simples coupures ou fondus au noir suffisent parfois- et des musiques qui manquent souvent d’originalité. Le film a néanmoins été nominé pour l’oscar des meilleures musiques, sans doute pour les magnifiques reprises au piano des thèmes de Mary Poppins.

     Si, dans la forme, Saving Mr. Banks peut parfois sonner creux, le film est sauvé par ses thématiques fortes et intéressantes, sa proximité avec un film magique qui a baigné notre enfance et, il faut bien l’avouer, de très belles reprises de chansons qui en ont fait tout autant. Ce n’est pas un documentaire, même pas un film historique ; on a là une fable sur ce qu’est la création, les sacrifices qu’elle implique, et la profondeur qu’elle possède. Qu’importe l’apparente légèreté.

 

Si vous avez aimé, vous aimerez aussi (et vice-versa):

  • Mary Poppins  de Robert Stevenson : Pas besoin d’expliquer…
  • Neverland de Marc Foster : Comment J.M Barrie créa Peter Pan. Un beau film avec Johnny Depp et Kate Winslet qui, lui aussi, nous permet de redécouvrir une œuvre que l’on connaît très bien. À ce propos, vous pouvez aussi regarder le Peter Pan de P.J. Hogan. Une adaptation très fidèle et féérique du livre de Barrie (vraiment, j’adore*).
  • The Writer’s Tale de Russel T Davies & Benjamin Cook : Ce livre reprend deux ans de correspondance entre Russel T Davies, showrunner de Doctor Who entre 2005 et 2009, et Benjamin Cook, journaliste. On traverse les états d’âme, les réflexions, les peurs et les angoisses d’un auteur qui travaille sans relâche. Un très beau livre, drôle et extrêmement touchant, sur la difficulté d’être écrivain. Deux inconvénients néanmoins : il n’existe qu’en anglais (heureusement, le vocabulaire utilisé est assez simple) et, pour ceux qui ne connaissent pas Doctor Who (au moins les saisons 1 à 4 de la nouvelle série), le contenu est complètement impénétrable. En revanche, si vous connaissez Doctor Who (et, vraiment, vous devriez) et que vous comprenez l’anglais, foncez ; c’est magnifique !

De gauche à droite : David Tennant (le dixième docteur), Russel T Davies & John Simm (le Maître)

* D’ailleurs, si quelqu’un a une explication quant au double rôle de Jason Isaacs (Capitaine Crochet & Mr. Darling), je suis preneur !

Dans l’ombre de Mary
Forza Motorsport 6 cover
RéalisateurJohn Lee Hancock
ScénaristeKelly Marcel, Sue Smith
ProducteurIan Collie, Alison Owen
DistributeurWalt Disney
Bande OriginaleThomas Newman
Date de Sortie05 Mars 2014
GenreBiopic
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Saving Mr Banks
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