J’ai beau, à mon humble niveau, être une balletomane avertie et aller voir de nombreux ballets ou pièces chorégraphiques, les spectacles qui m’ont marquée durablement, et dont le souvenir est fermement ancré dans ma mémoire, se comptent sur les doigts d’une main. Le Lac des Cygnes, Onéguine, La Bayadère, Don Quichotte… sont autant de pépites dans mon petit panthéon personnel. Giselle en fait sans aucun doute également partie. Sans ouvrir à nouveau complètement la boîte à souvenirs (vous connaissez déjà ma madeleine de Proust, ça suffit maintenant), j’ai un souvenir très précis de la première fois que j’ai vu ce ballet, à peine entrée dans l’adolescence, à l’époque où les places d’orchestre à l’Opéra n’étaient pas uniquement réservées aux portefeuilles (très) bien garnis. Assise aux côtés de ma môman, je me souviens d’en être ressortie avec une impression d’émerveillement et d’admiration confondus. Je l’ai depuis revu à de nombreuses reprises et dans plusieurs versions, avec toujours autant de plaisir. Le revoilà à nouveau sur la scène du Palais Garnier, depuis le 27 mai et jusqu’au 14 juin, après plusieurs années d’absence. La version actuelle au répertoire de l’Opéra de Paris est basée sur la chorégraphie originale de Jean Coralli et Jules Perrot mais elle a été adaptée en 1991 par Patrice Bart et Eugène Polyakov lors de la célébration des 150 ans du ballet. La représentation du 5 juin 2016 venait clôturer ma saison 2015/2016. Et c’est un euphémisme de dire que je l’attendais de pied ferme.

« Giselle est un bjou, poétique, musical et chorégraphique » Piotr Illyitch Tchaïkovsky, compositeur (1840-1893).

Giselle a été créée le 28 juin 1841 à l’Académie Royale de Musique, qui n’est autre que l’Opéra National de Paris aujourd’hui, par Jean Coralli et Jules Perrot. Afin de mettre au point leur chef d’oeuvre, ils ont fait appel à Adolphe Adam pour la musique et à Jules Henry Vernoy de Saint-Georges et au célèbre poète Théophile Gautier pour l’argument. A cette époque, l’Europe toute entière baigne dans le romantisme, d’abord apparu en Angleterre et en Allemagne. Ce courant s’exprime à la fois dans la littérature, la peinture, la sculpture, la musique et la politique et se traduit, notamment par une prédominance du sentiment sur la raison. En cherchant l’évasion dans le rêve, les Romantiques sont fascinés par le surnaturel, l’étrangeté, le fantastique et les émotions fortes. Tout un tas d’ingrédients que l’on retrouve bien sûr dans Giselle, qui est, à n’en pas douter, l’archétype même du ballet romantique. Suivez-moi, je vous emmène dans un pays où règnent les ombres et les fantômes de jeunes défuntes…

Histoire que cela ne soit pas trop redondant à force, partez directement du principe que, dans les ballets, les mecs sont toujours un peu (passez-moi l’expression)… cons. Ils font perpétuellement les mauvais choix, ils trahissent, trompent… Bref, ils sont mauvais. Mais sans cela, pas d’histoire bien sûr…

Les Willis, dans l'acte II de Giselle (P. Bart/ E. Polyakov)

Acte II du ballet Giselle (les Willis)

L’action se situe au XIXe siècle donc, dans une petite bourgade allemande paisible. Nous faisons la connaissance de Giselle. La jeune fille, timide, douce et naïve, s’est éprise d’un jeune homme fraîchement arrivé au village, Albrecht, au grand dam d’Hilarion, un garde-chasse également amoureux de Giselle. Les deux amants, insouciants, passe la journée à danser et à flirter au milieu de leurs amis, bien inconscients du danger qui les guette. La mère de Giselle, protectrice et inquiète, ne manque pas de rappeler à sa fille, malade du cœur, de ne pas s’épuiser à danser. Gare à elle, sinon elle finira par rejoindre le royaume des Willis, des jeunes femmes mi-vampires mi-fantômes, où règnent les âmes de celles délaissées par leur bien-aimé. La jeune fille, focalisée sur son bonheur du moment, n’en a cure et se rejouit de l’arrivée, dans le village, du duc de Courlande et de sa cour. Elle s’extasie sur la grâce et la beauté des atouts de la princesse Bathilde. Hilarion, méfiant vis-à-vis d’Albrecht et jaloux, se jure de mener le jeune homme à sa perte, en prouvant qu’il n’est pas celui qu’il prétend être. La suite va lui donner raison : Albrecht n’est pas un simple paysan mais un véritable prince et fiancé à Bathilde, qui plus est. Lorsque Giselle se rend compte qu’Albrecht lui a menti sur son identité (et peut-être sur tout le reste…), elle en perd la raison et, dans une scène poignante (appelée « scène de la folie » dans le ballet), s’écroule dans les bras de sa mère, terrassée par le chagrin et la douleur…

Acte II. Hilarion se rend sur la tombe de Giselle à la tombée de la nuit. Bientôt, le garde-chasse se retrouve cerné par des ombres blanches menaçantes, les Willis. Les 26 spectres sont commandés par une reine, Myrtha. Fiançées délaissées, elles n’aspirent qu’à une chose dans cet autre monde : se venger. Pour cela, elles font danser les hommes jusqu’à ce que mort s’en suive. Le pauvre Hilarion va connaître, vous vous en doutez, un triste sort. Mais ce soir n’est pas un soir comme les autres puisque les Willis accueillent parmi elles une nouvelle recrue : Giselle. C’est alors qu’apparaît le prince Albrecht, pétri de culpabilité, venu, lui aussi, déposer quelques fleurs blanches et se recueillir sur la tombe de sa bien-aimée. Myrtha et ses comparses se ruent sur lui pour accomplir leur funeste forfait et le précipiter dans la mort mais c’est sans compter sur Giselle, qui fera tout pour protéger son amant. Elle l’aide, danse à sa place lorsque l’épuisement le gagne…. jusqu’à ce que le soleil, fatal bien sûr aux Willis, se lève sur le cimetière. Les ombres disparaissent. Giselle adresse un dernier adieu à Albrecht, avant de retourner dans sa tombe. Le jeune homme se relève et s’éloigne à regret, le cœur lourd. Il sait qu’il ne reverra jamais celle qui, par amour, même au-delà de la mort, lui a sauvé la vie…

Eléonore Guérineau (Giselle), Sujet à l'Opéra de Paris

Eléonore Guérineau dans le rôle de Giselle

La représentation du 5 juin était attendue avec grande impatience par les balletomanes puisqu’elle réunissait trois espoirs de la compagnie, pas encore Etoiles : Eléonore Guérineau (Sujet – Giselle), Arthus Raveau (Premier Danseur – Albrecht) et Héloïse Bourdon (Sujet – Myrtha). Autant vous le dire tout de suite, ce fut une représentation d’exception, d’autant plus mémorable qu’aucun des solistes n’avait dansé son rôle auparavant. Eléonore Guérineau est sans conteste l’une des plus belles Giselle qu’il m’a été donné de voir (peut-être même la plus belle?) à l’Opéra. Naïve sans être niaise, touchante et innocente au premier actce, elle est bouleversante et lyrique en Willi. Son acte blanc restera sans aucun doute dans les annales de l’Opéra. Elle incarne à merveille cette illusion de l’immatérialité avec une gestuelle fluide et lente, des arabesques qui n’en finissent pas ainsi qu’un haut du corps et des bras particulièrement moelleux et expressifs. Tellement éthérée, la danseuse a véritablement donné l’impression au public qu’elle ne touchait pas le sol. En un mot : inoubliable !

A ses côtés, Arthus Raveau campe un Albrecht grande classe. Séducteur et un brin manipulateur au départ, il n’en est que plus mélancolique et désemparé lorsqu’il se rend compte du cataclysme qu’il a provoqué et de l’étendue des dégâts. Sa danse est ciselée, fine et précise. Il est probablement l’un des plus beaux représentants du style français à l’Opéra, comme en témoignent les 32 entrechats 6 parfaitement exécutés au second acte, pour ne citer que cela. Partenaire attentif, il est aux petits soins pour sa Giselle d’un soir. Voilà un duo où l’alchimie fonctionne parfaitement à mon sens.

Enfin, last but not least, Héloïse Bourdon, l’un des espoirs les plus prometteurs de la compagnie (et mon coup de cœur de l’année) est une Myrtha souveraine et implacable, qui règne avec autorité sur ses ouailles. Une vraie reine, dotée d’une technique irréprochable et d’une présence scénique indéniable. Il ne reste plus qu’à souhaiter à cette jeune danseuse des rôles de soliste plus nombreux et de sortir définitivement de l’anonymat du Corps de Ballet. Elle le mérite amplement.

C’est une Giselle d’anthologie que nous a donné à voir, en ce premier dimanche de juin, le Ballet de l’Opéra de Paris. Archétype du ballet blanc par excellence, Giselle est un pur bijou, brodé sur un thème cher au romantisme : l’amour plus fort que la mort. Nos trois solistes du jour et les autres artistes de la compagnie ont fait des merveilles en alliant une technique irréprochable avec une émotion et un lyrisme à leur apogée. La prestation de Mlle Guérineau prouve que celle-ci aurait (largement) sa place en tant que Première Danseuse. Mais nul besoin d’avoir le titre suprême : cette distribution était, sans nul doute, un casting trois étoiles…

Afin de ne pas déroger à la tradition, voici une petite vidéo du début de l’acte II, lors de l’arrivée en scène des Willis, sorties de leurs tombes. L’un des sommets de l’art chorégraphique.

Giselle (P. Bart/E. Polyakov)
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