C’est dans un Paris quelque peu vidé de ses habitants et peuplé surtout de touristes que je me suis rendue à l’Opéra Bastille en ce dimanche 29 novembre. Après avoir passé les formalités de sécurité en vigueur, nous y voilà.

Qu’il y a t-il au programme cette fois-ci ? La Bayadère, ballet remonté pour l’Opéra de Paris en 1991 par son directeur d’alors, Rudolf Noureev. Cette pièce a été créée à l’origine par le célèbre chorégraphe russe, Marius Petipa, en janvier 1877 : composée de trois actes et de sept tableaux, elle a été mise en musique par le compositeur Léon Minkus. Cette œuvre phare de M. Petipa nous raconte les amours tourmentées du prince Solor et de Nikiya, la bayadère. Restée longtemps inconnue en Occident, elle nous donne à voir un monde oriental tout-à-fait fantasmé et idéalisé. Dernier ballet remonté par Rudolf Noureev peu avant sa mort, La Bayadère est probablement l’une des pièces les plus importantes de cet immense danseur et chorégraphe du XXe siècle. Né le 17 mars 1938 en URSS, il va, dès son plus jeune âge, être passionné par la musique et par la danse. Il entre ainsi à l’Académie Vaganova de Saint-Petersbourg, où il fait rapidement montre de ses dons exceptionnels. En 1961, Rudolf Noureev se fait connaître du grand public lorsqu’en juin, alors en tournée en France et pourtant sommé par des officiers du KGB de rentrer en URSS, il se jette vers deux policiers à l’aéroport du Bourget et demande l’asile politique, qu’il obtiendra. Sa carrière s’étendra par la suite à l’Angleterre (où il formera un couple mythique avec la danseuse Margot Fonteyn) et à d’autres scènes européennes avant de revenir l’Opéra de Paris en tant que directeur de 1983 à 1989. Mais trêve de bavardage, partons ensemble à la découverte de cette Bayadère, chef-d’oeuvre du répertoire classique…

A. Albisson et J. Hoffalt dans les rôles de Nikiya et Solor

A. Albisson et J. Hoffalt

Nikiya est une bayadère. Danseuse sacrée hindoue et intouchable, elle est pourtant éprise du valeureux guerrier Solor (qui le lui rend bien) et refuse, à ce tire, les avances du Grand Brahmane, un personnage religieux puissant. Les choses vont cependant commencer à se compliquer lorsque Solor se voit offrir en mariage la main de la princesse Gamzatti, la fille du puissant Rajah. Le jeune homme se retrouve ainsi pris entre deux feux mais un événement va venir sceller son sort et celui de sa bayadère : lors d’une de leurs retrouvailles, ils sont surpris (sans le savoir) par le Grand Brahmane. Dévoré par la jalousie, ce dernier ne demande qu’à assouvir ses pulsions de vengeance et s’empresse donc d’aller raconter au Rajah (le père de Gamzatti donc, si vous suivez bien) ce qu’il a surpris quelques heures plus tôt.

Deuxième acte, palais du Rajah. Tous les hauts dignitaires de la province et autres nobles sont réunis pour célèbrer en grande pompe les fiançailles de Solor (qui n’a donc plus le choix) et de Gamzatti. De nombreuses danses traditionnelles sont présentées. A cette occasion et en raison de sa fonction de danseuse sacrée, Nikiya est invitée à se produire devant la cour (la variation qu’elle exécute à cet instant du ballet est d’ailleurs, selon moi, l’une des plus belles et des plus émouvantes du répertoire). Alors qu’au cours de son solo, elle dispose des fleurs sur la scène, un serpent (glissé par sa rivale Gamzatti, rongée par la jalousie) sort du panier et la pique mortellement au cou. Le Grand Brahmane, présent à la fête, lui offre (sous condition bien sûr qu’elle l’épouse) un remède qui lui permettrait de lui sauver la vie. Mais Nikiya choisit de mourir plutôt que de vivre sans son bien-aimé.

La Bayadère - Acte 3

La Bayadère – Acte 3

Au cours de la scène suivante, Solor, dépressif, s’évade à l’aide de l’opium. Dans son délire, il voit l’ombre ou le fantôme de Nikiya dans un nirvana, appelé le Royaume des Ombres et peuplé de créatures évanescentes. Ces retrouvailles par-delà la mort permettent au jeune prince d’implorer le pardon de sa belle. Comme dans tous les grands classiques, la fin varie selon les versions. Dans celle mise au point par Rudolf Noureev, le troisième acte s’achève sur Nikiya et Solor, entourés des Ombres, réunis pour l’éternité…

Pour cette matinée du 29 novembre, c’est la jeune danseuse Etoile Amandine Albisson, âgée de 26 ans, qui nous livre son interprétation de Nikiya. Gracieuse, altière et émouvante, sa vision du personnage se révèle à la fois convaincante et touchante. De plus, elle peut sans nul doute s’appuyer sur une technique sans faille et un très joli travail de bas de jambe. Peut-être sa bayadère manque t-elle encore un peu d’ampleur, de moelleux dans les bras et dans le haut du corps mais nul doute que la jeune danseuse saura, au fil des représentations et des années, affiner son personnage. A ses côtés, son partenaire, le danseur Etoile Josua Hoffalt, assure ses variations avec brio et panache et surpasse habilement toutes les difficultés savamment orchestrées par R. Noureev tout au long du ballet. Le partenariat avec A. Albisson fonctionne très bien, chacun étant particulièrement à l’écoute de l’autre. Dans le rôle de la méchante Gamzatti, Valentine Colasante nous livre une interprétation nuancée et intelligente qui évite la caricature (dans laquelle il est facile de tomber avec ce genre de personnage). Princesse avant tout, elle évolue petit à petit, de plus en plus rongée par la jalousie à l’encontre de sa rivale. Enfin, un corps de Ballet harmonieux et homogène (un grand bravo pour le troisième acte, d’une difficulté absolue) a apporté la cerise sur le gâteau à un spectacle de haute volée.

La Bayadère, c’est avant tout un grand ballet classique haut en couleurs et qui explore des thématiques universelles comme l’amour, la jalousie, la trahison, la mort et le pardon. C’est aussi le testament émouvant de Rudolf Noureev, atteint du sida et mort quelques mois plus tard, qui a mis ses dernières forces afin de remonter cette production. Elle a donc une histoire tout-à-fait particulière au sein de Ballet de l’Opéra de Paris.

La Bayadère (R. Noureev)
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