Qui ne connait pas l’histoire de Roméo et Juliette, ces star-crossed lovers comme les appelait leur auteur William Shakespeare ? La romance tragique des amants maudits de Vérone a inspiré plus d’un artiste à travers le monde : en plus des reprises de la pièce de théâtre, on en a fait des films, des adaptations en tous genres… mais aussi, bien sûr, des ballets.

Plusieurs versions ont vu le jour au cours du XXe siècle : le Britannique Kenneth McMillan a monté sa propre version pour le Royal Ballet de Londres, Maurice Bejart en a aussi livré son interprétation et… c’est Rudolf Noureev qui l’a remonté pour le Ballet de l’Opéra de Paris en octobre 1984. La légende voudrait que, insatisfait de l’accueil du public à l’issue de la première représentation, Noureev aurait adressé un doigt d’honneur à la salle. Rien ne peut aujourd’hui permettre de confirmer si cette anecdote relève (ou non) de la pure fiction mais il est certain que ce ballet a beaucoup compté dans sa carrière de chorégraphe. Si La Bayadère, sa dernière création quelques mois avant sa mort (et au programme de l’Opéra de Paris pendant les fêtes de fin d’année 2015), est teintée d’une certaine mélancolie, Roméo et Juliette est le ballet grandiose et bouillonnant d’un chorégraphe au sommet de son art…

« Deux anciennes maisons d’égale dignité
Dans la belle Vérone où se tient notre scène
Font un nouvel éclat de leur antique hargne
Le sang civil salit les mains des citoyens.
Or dans le sein fatal de ces deux ennemis
Deux amants prennent vie sous la mauvaise étoile
Leur malheureux écroulement très pitoyable
Enterre en leur tombeau la haine des parents. »

William Shakespeare – Prologue de Roméo et Juliette.

Roméo et Juliette

Nous sommes en Italie, au XVIe siècle, en pleine Renaissance. La flamboyance des décors et des costumes contraste avec l’action qui se déroule sous nos yeux : les familles Capulet et Montaigu, qui se livrent depuis des années une querelle sans merci, enterrent leurs morts quotidiens. Apparaissent alors les premiers protagonistes : Roméo Montaigu, son cousin Benvolio et leur ami, Mercutio. A trois, ils forment une clique inséparable. Roméo conte alors fleurette à la belle Rosaline mais ne voit guère son amour payé en retour. Nos trois joyeux drilles décident de prendre secrètement part (masqués bien sûr) à une fête organisée par les Capulet, à laquelle est conviée Rosaline. Alors que ni l’un, ni l’autre n’y sont préparés, Roméo rencontre Juliette, la fille des Capulet. Ce moment capital va sceller leur destin alors que la jeune fille est déjà fiancée à un certain Pâris. Les deux jeunes gens se retrouvent en cachette sur le balcon de Juliette, où ils se jurent amour et fidelité, bien inconscients des périls à venir.

Une fois mariés par le Frère Laurent, leur lune de miel n’est que de courte durée. A la suite d’une nouvelle rixe entre les deux familles rivales, Tybalt Capulet, le cousin de Juliette, tue Mercutio, le meilleur ami de Roméo. Fou de rage, celui-ci prend son épée et transperce Tybalt, qui s’écroule. Le drame est en marche : Juliette découvre avec effroi le corps sans vie de son cousin, tout juste tué par son mari. Le rideau tombe. Fin du deuxième acte.

La jeune fille, désemparée, tiraillée entre sa famille, son amour pour Roméo et son obligation d’épouser Pâris, cherche du réconfort auprès du Frère Laurent. Ce dernier met au point un stratagème : il va donner à Juliette une potion, qui donnera pendant 24 heures l’illusion qu’elle est morte alors qu’en réalité, elle ne sera qu’endormie. Sa famille, la croyant sans vie, la placera donc dans la crypte des Capulet. Au terme de cette journée et l’effet de la potion une fois dissipé, la jeune fille sera rejointe par Roméo et ensemble, ils pourront s’enfuir à Mantoue. Tout le plan repose sur un équilibre précaire. Roméo doit absolument être prévenu à temps par l’homme d’Eglise. Mais, comme dans n’importe quelle tragédie, rien ne se passe comme prévu et Roméo, qui n’a pas eu ouï-dire du plan, apprend par son cousin Benvolio que sa Juliette est morte. Il court alors jusqu’à la crypte, tuant Pâris au passage, s’allonge auprès de sa bien-aimée et ingère un poison mortel. Juliette se réveille quelques instants plus tard et hurle de douleur devant le corps sans vie de son amant. Découvrant son couteau à côté du lit, elle décide de se poignarder et de rejoindre ainsi Roméo dans l’éternité…

Dorothée GilbertA l’affiche de l’Opéra Bastille depuis le 19 mars, Roméo et Juliette est un ballet emblématique qui fait toujours salle comble. Il faut dire que tous les ingrédients du succès sont réunis : une belle chorégraphie, des décors et des costumes somptueux, une histoire d’amour tragique… C’est également un ballet prisé par de nombreux danseurs car il leur permet non seulement d’assurer des chorégraphies d’une difficulté sans égale mais aussi de montrer à l’audience leur talent de comédiens. En ce premier dimanche ensoleillé d’avril, c’est la danseuse Etoile Dorothée Gilbert et le jeune Premier Danseur Hugo Marchand (dont c’est le tout premier Roméo) qui interprétaient les amants de Vérone. Si l’alchimie entre les deux protagonistes a mis un peu de temps à s’installer (les portés du fameux Pas de deux du Balcon en ont d’ailleurs un peu souffert), elle a pleinement opéré lors du deuxième et troisième acte. Dorothée Gilbert campe une Juliette aux nombreuses facettes : d’abord jeune fille timide et obéissante, elle se glisse très bien dans la peau d’une jeune femme amoureuse puis fait totalement corps avec le destin tragique que sera celui de son personnage. A ses côtés, Hugo Marchand, à seulement 22 printemps, étrenne l’un de ses premiers grands rôles sur la scène de l’Opéra et il s’en sort (très) bien. Sa danse, fluide et ciselée (quel moelleux!), donne lieu à de très beaux moments, principalement dans les solos. Nul doute que le couple prendra de l’assurance dans les pas de deux au fil des représentations mais le pari est déjà tout-à-fait réussi !

Mention spéciale au trio inséparable Roméo/Benvolio/Mercutio (interprétés par Hugo Marchand bien sûr, Mickaël Lafon et Allister Madin). Ce tandem de personnalités fonctionne parfaitement et A. Madin (que l’on se réjouit de voir sur scène après une grave blessure et plusieurs mois d’arrêt) campe un Mercutio tout ce qu’il faut de badin, paillard et attachant. Un grand moment ! Le Tybalt d’Audric Bezard était lui aussi particulièrement bien réussi et machiavélique à souhait.

Enfin, la poignante musique (composée par Sergueï Prokofiev en 1935) fait des étincelles sur la scène de Bastille : tantôt romantique et enjouée, tantôt grave et oppressante, elle fait corps avec la chorégraphie de Rudolf Noureev.

Roméo et Juliette allie avec subtilité une chorégraphie de haut vol et un argument qui permet aux danseurs de développer leurs capacités de jeu : voilà de quoi faire le bonheur du spectateur ! Dorothée Gilbert et Hugo Marchand ont montré dans les rôles principaux de très jolies choses et se sont avérés plus que convaincants ! Peut-être manquait-il encore, pour moi en tout cas, la petite étincelle pour que cela devienne magique mais il leur reste nombre de représentations à venir…

Et parce qu’un peu d’amour et de poésie ne font de mal à personne (surtout un lundi), je vous laisse avec un extrait du Pas de Deux du Balcon, interprété par les Etoiles Manuel Legris et Monique Loudières en 1994. Un grand moment…

Roméo et Juliette (R. Noureev)
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