Une fois n’est pas coutume, votre libraire masquée a troqué, en ce dimanche 11 octobre, sa casquette de rat de bibliothèque contre celle de balletomane.

Depuis le 25 septembre 2015, ce sont au total 12 représentations de cette soirée, qui réunit les chorégraphies de Benjamin Millepied, de Jerome Robbins et de George Balanchine, qui ont eu lieu sur la scène de l’Opéra Garnier. J’ai donc assisté au dernier spectacle de cette série, qui propose aux spectateurs de découvrir les différentes influences chorégraphiques qui ont jalonné le XXe siècle et qui continuent de traverser la danse aujourd’hui. Au programme ? Clear, Loud, Bright, Forward de B. Millepied, Opus 19/The Dreamer de J. Robbins et Thèmes et Variations de G. Balanchine. Pendant un peu plus de deux heures, les danseurs de la compagnie nous ont présenté trois pièces fort différentes mais qui, mises les unes à la suite des autres, caractérisent bien les différentes évolutions chorégraphiques des 80 dernières années. Partons ensemble à la découverte de ce spectacle…

Clear, Loud, Bright, Forward (Benjamin Millepied/Nico Muhly)

Clear, Loud, Bright, Forward

Clear, Loud, Bright, Forward

Clear, Loud, Bright, Forward (CLBF pour les intimes) est la dernière création en date de Benjamin Millepied, l’actuel directeur de la Danse de l’Opéra National de Paris. Avant d’en prendre la tête, il avait déjà réalisé des chorégraphies pour la compagnie, comme le ballet Triade par exemple. Cette fois-ci, B. Millepied décide de renouveler son processus de création en choississant de mettre à l’affiche uniquement des jeunes pousses du Corps de Ballet, qui ne sont donc ni solistes, ni danseurs Etoiles et pas forcément habitués, pour la plupart, à être mis en lumière de cette façon. Une première à l’Opéra. Sur la musique du compositeur Nico Muhly, les danseurs évoluent tantôt en groupe, seuls ou en couple, ce qui permet aux spectateurs de rapidement débusquer certaines personnalités qui sortent du lot. Pas véritablement de fil conducteur sur cette pièce mais chaque couple, chaque individualité fait entendre et voir sa propre histoire. Les jolies lumières de Lucy Carter permettent un travail intéressant et un jeu intelligent d’ombres chinoises. Cette création s’avérait, du moins sur le papier, prometteuse. En réalité, elle s’est révélée, pour ma part, plutôt décevante. Certes, les danseurs déploient sur scène une énergie communicative, un joli travail et la musique reste intéressante. Mais… quel dommage de voir que Benjamin Millepied a davantage réalisé un copié-collé des œuvres des grands maîtres anglo-saxons qu’il admire (William Forsythe, Christopher Wheeldon entre autres) qu’un véritable hommage. Passés quelques pas qui reviennent tout au long de la chorégraphie, rien de véritablement original. Pas sûre que Clear, Loud, Bright, Forward, certes plaisant à voir une première fois (surtout les vingt premières minutes) mais loin d’être renversant, ne reste bien longtemps dans les mémoires…

Opus 19/The Dreamer (Jerome Robbins/Serguei Prokoviev)

L. Hecquet et P.A Raveau en répétition

L. Hecquet et P.A Raveau en répétition

Tout comme Clear, Loud, Bright, Foward, Opus 19/The Dreamer fait cette année son entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris. Créée en 1979 par le chorégraphe américain Jerome Robbins pour les danseurs Mikhail Baryshnikov et Patricia McBride, l’oeuvre se concentre sur le personnage masculin et évoque, sur la musique du Concerto en ré majeur de Serguei Prokoviev, un rêve étrange, à demi oublié, et le voyage d’un jeune homme à la recherche de son double féminin insaisissable. Le jeune Premier Danseur Pierre-Arthur Raveau, qui revenait sur scène après de long mois d’absence suite à une blessure qui l’a longtemps éloigné des planches, correspond tout-à-fait à ce personnage tourmenté et mélancolique et fait montre, tout au long du ballet, d’une impressionnante maturité artistique. A ses côtés, Laura Hecquet, qui étrenne son nouveau titre de danseuse Etoile (elle a été nommée en mars dernier), se révèle évanescente, élégante et sa forte présence scénique hypnotise. Le tout sur l’émouvante musique de Serguei Prokoviev, grand compositeur russe du XXe siècle, qui épouse parfaitement chaque pas de la chorégraphie. Les deux solistes ont été merveilleusement accompagnés par un beau Corps de Ballet, sobre. Belle découverte donc, que cet Opus 19 !

Thèmes et variations (George Balanchine/Piotr Illyitch Tchaikovski)

H. Bourdon et M. Heymann dans Thèmes et Variations

H. Bourdon et M. Heymann dans Thèmes et Variations

Si le ballet précédent m’avait déjà fort convaincue, Thèmes et variations fut le clou de cette belle matinée. Cette œuvre, créée en 1947 par George Balanchine, émigré russe vivant aux Etats-Unis et passionné par la ballerine française, est un véritable hommage à la danse russe. Il demeure la quintessence du ballet classique dans ce qu’il a de plus beau, de plus pur et de techniquement redoutable. Le rideau s’ouvre sur des danseuses parfaitement alignées. Comme décor, deux lustres accrochés au plafond et la brillance des tutus et des costumes portés par les danseurs. Tours, sauts, équilibres qui n’en finissent pas… Toutes les difficultés de la danse classique y passent, sans en avoir l’air. Et bien oui, car le talent des danseurs, c’est non seulement d’exécuter parfaitement les pas, mais aussi de vous faire croire que cela demeure d’une facilité déconcertante. Thèmes et Variations, mis en musique sur le dernier mouvement de la Suite n°3 en sol majeur de Piotr Illyitch Tchaikovski (le célèbre compositeur du Lac des Cygnes) doit son succès à la chorégraphie, aux costumes mais aussi et surtout à ses interprètes virtuoses. En ce dimanche, c’est Héloise Bourdon et Mathias Heymann qui se voyaient confier cette lourde tâche. M. Heymann, malgré un léger déséquilibre lors de la réception d’un saut, conserve au fil des années toute son élégance et fait rayonner à l’Opéra son très beau style à la française. A ses côtés, la lumineuse Héloise Bourdon ne fait que confirmer qu’elle est désormais un des grands espoirs de la compagnie. Cette jeune danseuse a tout pour devenir, je l’espère, une grande : une technique absolument ébourrifante, du lyrisme, une grande classe et un merveilleux travail de bras, rare à l’Opéra… Thèmes et Variations se déguste comme un joli bonbon sucré et bouder son plaisir devant tant de maîtrise, serait véritablement de mauvaise foi.

Si Clear, Loud, Bright, Forward n’a malheureusement pas réussi à me convaincre tout-à-fait, cette matinée aura, pour moi, été l’occasion de découvrir deux nouvelles œuvres de chorégraphes dont j’apprécie énormémement le travail. Le spectacle a été filmé en direct lors de la représentation du 1er octobre et il est disponible en intégralité via ce lien.

Prochain spectacle, à l’approche des fêtes : La Bayadère, de Rudolf Noureev où il sera question d’une princesse indienne et de son amour impossible, d’un royaume des Ombres et d’un éléphant. Mais cette histoire, je ne vous la raconterai que plus tard…

Soirée Millepied Robbins Balanchine (Opéra de Paris)
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