Le Crowdfunding

Si vous êtes un habitué d’internet, il ne vous aura pas échappé que le financement participatif, ou crowdfunding, connaît un engouement certain (et croissant) depuis quelques années. Le principe est simple : un créateur propose une idée (qu’il documente plus ou moins) pour attirer l’attention d’un public et fixe une somme minimum d’argent à atteindre. Le chaland peut alors décider d’investir dans ledit projet, mais il n’aura aucune influence sur les choix qui seront faits pour la réalisation finale. Si le seuil est atteint, le créateur reçoit l’argent et peut mettre son projet à exécution. Sinon, les investisseurs sont entièrement remboursés. C’est la règle du “tout ou rien”. Tout cela passe par des plateformes (Kickstarter, KissKissBankBank, My Major Company,…) qui touchent une petite commission si la collecte est réussie.

Cet article aura pour but d’examiner, après déjà quelques années d’existence, les avantages et les inconvénients de ce système. Nous explorerons donc ses réussites, ses échecs et, finalement, quelques cas particuliers.

Au panthéon des grandes réussites du crowdfunding, il y a un projet qui sort du lot car il a tout simplement explosé le record européen. Noob est une websérie française créée en 2008 par Fabien Fournier. Elle raconte les mésaventures de la guilde Noob dans le mmorpg fictif Horizon. Si on est très loin d’une “qualité” professionnelle, la bonhomie de l’ensemble et, surtout, son originalité ont rapidement gagné les faveurs du public. D’un certain public en tout cas. Durant l’été 2013, les studios Olydri (créés depuis pour regrouper tout le contenu crossmedia autour de la série) lancent un projet de film Noob sur Ulule. Le but de 35.000€ est atteint en 15h. À la fin de la campagne, la collecte a atteint 681.046€ (et reçoit, en fait, encore des donations). D’un film de nonante minutes, on passe à une trilogie d’épisodes de cent-cinquante minutes.

Décors de ouf, costumes de ouf, c’est grâce aux fans !

Pourquoi cet engouement ? Nous touchons ici au coeur de la réussite du financement participatif : celui-ci donne la possibilité à un public de niche de produire les programmes qu’il veut voir, mais qui ne seraient jamais acceptés par les gros producteurs d’une télévision française sclérosée, convaincus que le téléspectateur veut et ne paye (le but du gros producteur qui encourage la création pour le profit uniquement) que pour voir de la série policière et de la téléréalité avec des participants plus bêtes que lui.

L’adepte de science-fiction/fantasy/originalité francophone se rabat depuis une quinzaine d’années sur internet pour trouver son bonheur avec, d’abord, les sagas mp3 – Le Donjon de Naheulbeuk (qui a lui-aussi récemment lancé avec succès une campagne de crowdfunding), Reflets d’Acide, … – puis les webséries comme le génial Visiteur du Futur, Flander’s Company, et Noob bien sûr, … Le financement participatif donne à ses petits mais magnifiques projets la possibilité d’atteindre le budget – et donc la qualité formelle – auxquels ils ont droit et, au public, le pouvoir de montrer ses préférences (la réussite de Noob n’a pas manqué de faire réagir les médias). Tout cela est très vrai en France, mais se vérifie en fait partout ailleurs, et l’on a vu de nombreux auteurs reconnus lancer leur projet de crowdfunding pour profiter de plus de liberté.

Le puissant Cthulhu créé par H.P. Lovecraft. Les tentacules, c’est tellement vendeur !

On pourrait penser que cette règle du “tout ou rien” protège les investisseurs de projets voués à l’échec. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas, car il existe toujours quelques charognards pour profiter de ce qui marche bien. C’est ainsi qu’Erik Chevalier, un Américain avec un projet de jeu de société lovecraftien (H.P. Lovecraft est un des grands écrivains fantastiques de début du XXème siècle et, pour ainsi dire, le créateur de l’horreur fantastique), a récolté 120.000$ en juin 2012 (pour 35.000$ demandeś). Un an plus tard, il déclarait le jeu annulé, précisant que tous les fonds avaient été utilisés. Ainsi surgit le problème. Le projet n’est jamais qu’une promesse, et les participants n’ont aucun droit sur la création. Si cela permet à des artistes d’exercer complètement leurs envies sans le dictat d’éditeurs trop frileux, cela permet aussi à quelques imposteurs de profiter d’univers qu’ils savent connus et adorés pour gagner de l’argent facilement. Le cas présenté ici est extrême, mais il rappelle que le financement participatif repose sur une certaine confiance et quil faut être prêt à investir dans un projet qui ne donnera peut-être pas ce qu’on en attend.

Bien que la plupart des projets aient pour but de financer des créations culturelles, d’autres provoquent quelques interrogations. Par exemple, French Eyes, après dix tomes de comics Doctor Who publiés, demande aux fans de financer l’impression de l’épisode suivant. On a donc ici une maison d’édition qui, constatant qu’une de ses séries n’est pas rentable, s’acharne à la publier. C’est un peu l’inverse de ce dont nous discutions plus haut. Ici, nous avons un éditeur qui désire publier quelque chose, mais un public qui n’est (malheureusement) pas assez présent. Sans remettre en cause la qualité du produit (oui parce que Doctor Who c’est très bien, même en comics), on peut commencer à se poser des questions sur l’intérêt de la démarche.

Toi aussi, deviens chef d’état grâce à kickstarter

Beaucoup plus surprenant, et dans un contexte complètement différent ; saviez-vous que Barack Obama a financé sa campagne électorale de 2008 avec un crowdfunding ? Cela pose tout de même quelques questions sur la démocratie et le système électoral en place aux États-Unis. Dans ce cas-ci, on pourrait dire que, tant qu’à faire, ce n’est sûrement pas pire d’être financé par des personnes lambda (les dons avaient pour moyenne 80$) que par des gros patrons hyper riches (comme c’est le cas habituellement) qui tiennent tout le pays par les bourses mais, dans d’autres pays, est-ce que ça ne ferait pas qu’encourager et cautionner ce genre de dérive ?

Finalement, le financement participatif reste un outil fascinant qui a le pouvoir de complètement changer notre rapport au média, en montrant et en encourageant ce qui nous tient vraiment à cœur et, si ce système connaît des dérives plus ou moins graves, c’est aussi à ceux qui participent de prendre le temps de bien réfléchir à ce qu’ils veulent promouvoir.

The Minister of Chance

Prenons pour exemple un projet que j’aimerais beaucoup voir réalisé. The Minister Of Chance est un podcast anglais de Dan Freeman entièrement disponible en ligne. En fait, c’est l’équivalent d’une saga mp3 bien de chez nous sauf que, outre-manche, les podcasts sont beaucoup plus souvent sérieux et proposent de réels enjeux dramatiques, l’idée étant de réaliser une série ambitieuse avec un très petit budget en supprimant l’image (plus de décors, de costumes, ni d’effets spéciaux ; ça vous fait une sacrée coupe dans le budget). Ce sont donc les acteurs qui priment et, ici, nous sommes bien servis avec, entre autres, Philip Glenister (Ashes to Ashes, Life On Mars), Sylvester McCoy (Doctor Who, Radagast dans la trilogie du Hobbit) et Paul McGann (Doctor Who, Alien³, Luther, Withnail and I). Ces acteurs ont été convaincus par la qualité du script, et non pas pour le salaire (qui était dérisoire).

Meilleur podcast sf

Devant l’excellente réception critique et publique (et les nombreux prix obtenus en récompense), Dan Freeman a décidé d’adapter le podcast en un film divisé en épisodes, chaque épisode étant financé individuellement.

Si vous lisez un petit peu entre les lignes, vous aurez compris que mon intérêt pour ce projet n’est pas sans rapport avec une certaine série… En effet, la saga peut être considérée comme un spin-off non officiel de Doctor Who, le personnage éponyme à la saga étant un Seigneur du Temps que le septième Docteur a déjà rencontré dans le podcast Death Comes To Time. Néanmoins, cela ne veut pas dire que The Minister Of Chance ne devrait attirer que les fans du vieux fou et de son TARDIS.

Un extrait du prologue

L’histoire présente un mélange très intéressant entre science-fiction et fantasy ; tout commence dans le monde de Tanto quand un ambassadeur du pays d’à côté vient négocier une alliance. Tanto se trouve en effet entre deux nations en guerre et constitue donc un terrain stratégiquement important.

Le prologue de dix minutes présente les négociations entre le souverain de Tanto et l’Ambassadeur de Sezuan. Il a déjà été adapté en court-métrage mais n’est malheureusement plus disponible, ce qui semble étrange puisqu’il constituerait un très bon argument pour convaincre les plus réticents. Néanmoins, pour l’avoir vu à sa sortie, je dirais qu’il rejoint toutes les attentes qu’on pourrait avoir en écoutant la version audio.

L’aventure…

La suite du récit se déroule sur la planète Tanto, maintenant occupée par les forces Sezian. La Magie remplace alors la Science qui est donc tue, cachée et interdite (ça vous rappelle une situation réelle ?). Dans ce nouveau monde, Kitty rencontre un homme étrange qui se déplace à travers des portails, tandis que les politiciens Sezian fomentent pour le pouvoir.

…et la politique (en tournage)

On a donc une histoire qui se déroule sur deux volets distincts : premièrement, une aventure simple mais passionnante dans un monde de fantasy presque médiéval et, deuxièmement, une saga politique complexe aux enjeux interplanétaires, où les personnages jouent de faux-semblant et d’obséquiosité pour arriver à leurs fins (cette deuxième facette est la plus mise en avant dans le prologue). C’est un mélange qui a fait ses preuves et qui n’est pas sans rappeler Star Wars (quoique les deux aspects soient plus nettement divisés entre la trilogie et la prélogie) ou même Game Of Thrones (qui est beaucoup plus cynique et violent, et pêche donc sur ce point en enlevant complètement l’optimisme de l’aventure). Cet univers-ci semble mélanger les genres avec énormément d’audace, et arrive à allier aventure et politique de façon beaucoup plus fluide que ses prédecesseurs.

En somme, on a là l’héritage d’une institution anglaise (qui se trouve aussi être la série de science-fiction encore diffusée la plus ancienne), une histoire qui a déjà fait ses preuves et dont la qualité (scénario, ambiance, jeu d’acteur) peut être librement évaluée grâce aux versions audio, prouvant ainsi le sérieux de l’entreprise. Enfin, le tout se déroule dans un univers à la fois original et accrocheur qui a des choses à dire sur notre monde. Qu’y a-t-il à ne pas aimer ? Commencez à potasser votre anglais…

Le Crowdfunding, une chance pour “Minister of Chance” ?
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