Il était une fois, sur une plaine déserte, piquée de seulement quelques arbres, où l’on ne pouvait qu’entendre le sifflement du vent s’infiltrant dans de profondes crevasses et, peut-être au loin, le riff d’une guitare et quelques cigales titillées par leurs hormones1, une structure qu’on pourrait apparenter à une fusée -quoique plus arrondie- et qui, bien qu’encore attachée au sol par une force que les autochtones appelaient Djiksa2, se déplaçait à plusieurs milliers de km/h sur la surface d’une lointaine planète en…

Mais cessons de traîner notre plume dans les histoires du passé. Elles sont déjà arrivées, leur déroulement est inéluctable et donc dépourvu d’enjeu. Contemplons plutôt la toile du temps se dérouler et découvrons ensemble sa chute.

Dans une grande ville, probablement une capitale au vu des hauts bâtiments qui en occupent toute la partie nord, sur le trottoir d’un boulevard, un homme marche en direction du centre. C’est un bon mètre quatre-vingts de chair et d’os, garni de cheveux châtains et serti d’yeux marrons, eux-même voilés d’une paire de lunettes rectangulaires, classiques.

Appelons-le John. Ou plutôt Jean ; restons fidèles à notre patrimoine. Jean est de ceux qui respectent scrupuleusement le code de la route, même à pied ; il passe à gauche des vitrines marchandes plantées sur la bordure et à droite d’une cohorte de voitures qu’il se garde bien de dépasser.

Il porte un costume noir, acheté il y a trois ans de cela pour passer ses entretiens d’embauches et que, depuis, il met tous les jours à son travail, ainsi qu’aux enterrements. Le vendredi, il troque néanmoins sa cravate gris anthracite pour un modèle vert pomme, plus décontracté. Mais pas cette semaine à cause d’une mésaventure impliquant un dîner avec les collègues, la friterie d’en face et une certaine maladresse qui lui vient de Dieu sait où.

Jean s’arrête devant le passage pour piéton sur la petite allée croisant le boulevard. Sa main tient un sac de sport noir. Le genre de sac destiné à contenir d’épaisses liasses de billets ou des armes de gros calibre, de préférence avec des chargeurs d’une taille défiant l’imagination d’un terroriste porté sur la vodka. Dans notre cas, son contenu est constitué de vêtements d’un goût douteux et définitivement trop moulants mais tout ce qu’il y a de plus légal.

Un pigeon mélanique plane au-dessus des cimes de granite. Il contemple la foule d’hommes et de tôle, choisit sa victime et se décharge de son lest qui va s’écraser sur le pare-brise d’une Fiat 500 flambant neuve arrêtée au même feu que notre quidam. Ce n’est pas une erreur.

Le feu passe au vert, essuies-glace, la Fiat avance, Jean aussi. Il rejoint un attroupement d’hommes et de femmes. L’affluence est étonnante pour l’heure. Il adopte cette marche d’entre-deux où le pied gauche, plein d’espoir, fait de grands pas tandis que celui de droite, rabattu par la promiscuité se contente de se mettre à hauteur de son collègue. Cet amalgame d’humanité se meut à la façon d’un ver de terre : il se contracte et se détracte périodiquement, ce qui semble fonctionner. Heureusement, Jean n’est pas pressé. Il erre, attendant un signe. Et toujours cette démarche de dahu3.

Tandis que vous élargissiez votre culture sur les légendes et contes des Alpes, Pyrénées, et autres contrées montagneuses, Jean dépassait le groupe pour se hisser à la tête du peloton. Essayez donc d’être un peu plus vigilant !

s claquements n’étaient couverts par le bruit des voitures, amas humains, volatiles et autres êtres animant la ville.

Ponctuelle, une chaussure surgit et effleure la pâte sirupeuse tandis que son talon, prudent, se pose doucement derrière. La chique se renfrogne, un peu sous la chaleur du soleil, un peu sous le coup de la frustration et Jean poursuit son chemin sans se douter qu’il vient d’échapper à un désagrément poisseux.

Il passe devant une habitation, fait assez rare dans ce quartier de commerce pour être énoncé. C’est une étroite bâtisse, typique de la ville et qui ne se démarque de ses voisines que par l’absence d’une vitrine avec vue sur l’étalage. Comme les autres, donc elle possède trois étages et des plafonds d’une bonne hauteur ; assez pour accueillir tout un cirque de chinois et leur donner l’opportunité d’effectuer la Tour Jinmao, figure qui demande de solides épaules. Elle -la maison, pas la tour- fût construite au XVIème siècle, en même temps qu’une bonne partie de la ville et suivant une disposition en îlots, avec l’asphalte pour toute mer. Le premier palier est habité par un jeune couple charmant tandis que le deuxième appartient au propriétaire, un vieux grincheux tenant autant à sa canne que Chaplin à son chapeau melon. Le rez-de-chaussée est inhabité, il sera bientôt converti en un magasin de souvenirs.

Les façades de la rue sont toutes peintes de couleurs différentes. On ne se serait pas douté que le spectre du visible était aussi étendu, et aussi écaillé. Chaque couleur correspond à l’aplomb de son bâtiment : les murs teintés de rouge s’avancent largement, les blanc se tiennent timidement dans l’ombre des jaunes et les bleus sont là où ils doivent être : sur le bord du trottoir. Cette collection donne l’impression d’un vieux piano coincé au milieu d’une mesure.

Si vous daigniez attirer à nouveau votre attention au niveau du sol, vous constateriez que pendant que vous admiriez l’architecture de l’urbanisme local, Jean s’éclipsait en-dehors de notre vision. Vous étiez prévenu ! Voilà toute l’attention dont-vous êtes capable ? Portez-vous plus d’intérêt au calcaire qu’à vos congénères ? Il se passait quelque chose, là, quand même ! Ou, au moins, il allait se passer quelque chose ! Où est-il, maintenant ? Peut-être a-t-il pris l’artère menant à la charmante petite placette extrêmement touristique ? Ou la ruelle pittoresque coincée entre le restaurant et le marchand de fleurs ? Ou alors la deuxième route du rond-point là-bas ? Non ! On l’a perdu ! C’est ça le dénouement de l’histoire ? La conclusion de notre épopée, l’aboutissement du conte, la chute de la Grande Toile du Temps ? Bravo !

Trouvons quelqu’un d’autre, alors ; une personne au destin aussi intéressant que celui de Jean… Ah ! Ici ! À seulement quelques centaines de mètres. Elle emprunte l’avenue venant de la Charmante Placette Touristique. Ester, comme nous l’appellerons, porte un chemisier barré de lignes verticales auquel s’accrochent quelques uns de ses cheveux blond platine. Son visage est arrondi, son nez légèrement gonflé, ses yeux et ses joues rougies. Avec son bonnet brun-orange, elle ressemble à une demoiselle de neige qui aurait attrapé froid.

Clepsydre désuète, elle clopine sur les dalles inégales. Un écueil la fait trébucher, elle s’appuie contre la pierre froide, serre les dents et continue contre la marée. Elle fuit. La foule semble s’ouvrir devant elle, plus pour l’éviter que pour la laisser passer. Tout semble trouble. Un sombre duvet de plume choit non loin mais elle ne voit rien de ce qui l’entoure, trop occupée à regarder un vague lointain.

Et la vague s’abat ; masse d’air entraînée par la basse pression. Ester fait face, son écharpe se défait, le bout, gris, s’envole, porté par le vent. Le tricot serpente désormais tristement dans son sillage, mais elle n’en tient pas compte. La trace argentée ondoie doucement, coule sur la rigole. Elle disparaît au détour d’un angle.

Ester s’illumine, son visage se fend d’un sourire. Et elle s’avance vers…

Attendez ! Là, sur le boulevard ! Un costume noire s’écrase contre une porte en verre. La vitre pivote, les reflets s’étiolent et révèlent Jean, une glace vanille-fraise à la main et un sourire d’enfant sur le visage. Il lèche consciencieusement les bords du cornet dans l’espoir de ne rien en perdre. Son pas est plus mesuré maintenant qu’il consacre toute son attention à cette tâche délicate. Accalmie. Les passants glissent sur la frange de sa perception, tout occupé qu’il est à profiter de ce moment d’innocence. Ses pieds, assurés, le guident vers le rond-point, s’immobilisent un instant, s’orientent délicatement et traversent à droite pour aller prendre la Deuxième Route. C’est une rue normale, plus résidentielle, où marchent quelques riverains sans plus même constater ce qui les entourent : un coin de gazon préservé, une bordure pavée décorée d’un petit abri aux vitres opaques, et le silence, uniquement troublé par un roucoulement. Jean, serein, contemple le calme autour de lui.

Battement de cils, suspension, coup de freins au loin, battements d’ailes, cris. Une boule rose clair garnie de jaune pâle s’écrase sur la surface noire. Avance rapide. Tout autour devient rouge, puis bleu, puis rouge. Jean court se réfugier dans un vieil habitacle abandonné. Pause.

C’est une cabine téléphonique couverte de plantes grimpantes -du moins le serait-elle si elle était installée dans un écosystème plus développé- que plus personne n’emploie depuis une bonne décennie. Probablement prend-elle encore les francs. En fait, elle est tellement inutilisée que le conseil communal, dans son infinie sagesse, l’a convertie en toilette publique l’année passée. Jean se change donc dans une toilette publique, havre de paix au milieu d’un concert de cri et d’indignation : d’Humanité.

La porte s’ouvre enfin. Lentement, un pied s’en échappe, tout entouré par une botte colorée à faire pâlir la cravate du vendredi. Un bras, ensuite, apparaît enserré d’un tissu satin. Suis le corps, tout enveloppé de la même matière. Les hanches se dégagent enfin de l’étroit passage .Entourées d’une étoffe à la teinte primaire, elles introduisent la cape : longue voile du même coloris.

Alors Jean s’incline. Il est presque à genoux, se prépare. La poussière s’élève en spirale autour de lui et se fige à mi-hauteur. L’homme se déploie en un instant et s’envole secourir la malheureuse victime.

1Parce qu’un tel décor ne saurait se passer d’une envergure musicale.

2Et que, sous nos latitudes, nous appelons plus volontiers « Gravité ».

3Une sorte de lièvre montagnard dont les pattes gauches sont plus longues, histoires de gambader plus agréablement le long des versants escarpés.Pour lire et suivre les nouvelles de notre Boudhah national !

Boudhah

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