Philippe JaenadaVers la mi-décembre, tous les libraires de France et de Navarre ont été confrontés au même phénomène : la ruée de leur clientèle sur le dernier livre de Philippe Jaenada, La Petite Femelle, paru aux éditions Julliard pour cette rentrée littéraire 2015.

Pour ma part, ceci a donné lieu à des situations relativement cocasses, ou à défaut assez ubuesques, la plupart des personnes venant acheter le livre n’ayant retenu ni le titre, ni le nom de l’auteur (un phénomène assez courant en librairie, il est vrai, mais je m’égare…). Sorti depuis plusieurs mois et ardamment défendu par plusieurs collègues de la profession, l’ouvrage ne semblait pourtant pas avoir trouvé son public. Du moins, pas autant qu’on ne l’espérait. Pourquoi cet intérêt soudain, donc ? Et bien parce que l’auteur a été l’invité de Laurent Ruquier dans son émission hebdomadaire On n’est pas couché. D’ordinaire davantage axée sur le débat d’idées (j’aurais plutôt tendance à employer l’expression de « recherche du clash et du buzz à tout prix » mais je suis gentille) et l’actualité. Hors, en ce samedi 12 décembre 2015, veille d’élections oblige, interdiction de parler politique. Voilà pourquoi Laurent Ruquier a mis en lumière Philippe Jaenada et sa Petite Femelle (ce qui a provoqué des ruptures de stock en un temps record dans pas mal de boutiques). Si je ne suis pas du tout une habituée (voire même simplement une téléspectatrice) de cette émission, elle a au moins eu le mérite de mettre l’auteur et son ouvrage à l’honneur… Il était temps ! Ce « regain de popularité » soudain m’a également convaincue de me plonger (enfin) dans ce gros pavé de plus de 700 pages qui traînait sur ma pile (que dis-je… ma montagne) de livres à découvrir, après de chaudes recommandations… Autant dire que le résultat fut tout-à-fait à la hauteur des mes attentes…

Philippe Jaenada, donc, est un auteur français né en 1964 en région parisienne. Il a publié sa première nouvelle en 1990 dans L’Autre Journal. Il a depuis écrit neuf romans, dont Sulak, qui a connu un grand succès en librairie et qui s’inspire de la vie d’un braqueur qui a défrayé la chronique tout au long des années 1980. Il a obtenu pour ce titre le Grand Prix des Lycéennes de Elle en 2014.On notait déjà dans ce livre son intérêt à décortiquer le fait divers, marque que l’on retrouve dans son dernier roman où il ne cesse de mêler drame et dérision…

« Ce premier jour, la machine attaque fort, on ne trouvera pas une ombre de qualité à Pauline, uniquement des défauts, et à peu près tous. C’est la ruée vers l’abjecte. On a du mal à y croire quand on connaît vraiment sa vie, son caractère et ses actes (même si elle est loin d’être une sainte, un ange ou une nonne), mais ce jour-là, il faut être bien clarivoyant et prendre bien du recul, dans ce gros concert d’animosité, de coups bas et d’anathèmes irrévocables, pour réussir à penser que cela ne peut pas être aussi simple, qu’il existe une possibilité pour qu’elle ne soit pas, de manière si primaire, l’incarnation du Mal. »

La Petite FemelleLa jeune femme sur la couverture est pâle. Elle ferme les yeux et se recroqueville dans un manteau d’homme, trop grand pour elle. La « petite femelle », c’est elle. Pauline Dubuisson. Vous ne le savez peut-être pas (encore) mais cette jeune femme, en mars 1951, à 26 ans, a assassiné son ancien amant, Félix Bailly. Originaire de Malo-les-Bains (aujourd’hui plus connu sous le nom de Dunkerque), Pauline a traversé, dans sa jeunesse, l’une des heures les plus sombres de la France du XXe siècle : la Seconde Guerre Mondiale. Fille d’un père médecin, froid, autoritaire et qui n’hésite pas à l’utiliser auprès des Allemands pour satisfaire ses propres ambitions, et d’une femme au foyer totalement effacée et brisée par les deuils successifs qui l’ont touchée, Pauline essaye tant bien que mal de se trouver une place au sein de sa famille et de la société. Après des démêlés à la Libération, elle s’inscrit à la faculté de médecine à Lille, où elle y rencontre Félix Bailly. Ensemble, ils vont vivre une relation fusionnelle, passionnelle où tous les excès y prennent part. Comme un goût de « je t’aime moi non plus »… En 1953, alors que débute le procès de Pauline, elle est accusée d’avoir tué son amant de sang-froid. On la présente comme une traînée, comme une femme calculatrice et sans affects. Personne n’a cherché à entendre ce qu’elle avait à dire. Philippe Jaenada, si.

La Petite Femelle est un roman au genre tout-à-fait hybride. C’est à la fois un roman, une enquête policière, une biographie et une sorte de manifeste. L’auteur remonte année après année, mois après mois (parfois heure après heure) sur les traces de son héroïne afin de rétablir une certaine forme de vérité sur ce qu’a été et sur qui a été cette femme. Certes, le meurtre qu’elle a commis n’est en rien excusable mais Pauline est beaucoup plus complexe que tout ce qui a été dit, montré, souvent déformé par les journalistes, les médias et la pression populaire, avides de sensationnel, au moment de son procès. Les disgressions de l’auteur sont nombreuses dans le roman. Le lecteur est ainsi invité à suivre le cheminement de sa pensée dans l’élaboration du roman, ce qui donne au style un aspect à la fois décomplexé et (souvent) extrêmement drôle (disons que sincèrement, vu le sujet, je ne m’attendais pas du tout à rire autant). A travers la plume de Philippe Jaenada, on y découvre le portrait intime, avec réalisme et empathie, d’une jeune femme probablement, et à bien des aspects, en avance sur son temps, loin des stéréotypes et des généralités véhiculés. Le récit, qui s’étale sur un peu moins de 40 ans, est foisonnant mais fluide, touchant et bourré d’autodérision…

La Petite Femelle est un livre à découvrir de toute urgence. A la fois portrait de femme intime, enquête policière et étude sociale sur la France d’après guerre, c’est un roman passionnant qui vous surprendra par son style et son originalité. Il donne mille facettes à la personnalité de Pauline Dubuisson et il fallait bien 700 pages pour arriver à en percer (quelque peu) le mystère…

La Petite Femelle
Oh my dear
AuteurPhilippe Jaenada
EditeurJulliard
FormatGrand Format
Date de sortie20 Aout 2015
GenreRoman
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