Attention, gros coup de cœur en vue ! L’avantage de mon métier, c’est qu’il vous permet de pouvoir découvrir plein de jolies surprises de manière régulière dans votre boîte aux lettres. La semaine dernière, j’ai donc eu le bonheur (oui, je louchais littéralement dessus en rayon depuis sa sortie en France à la fin du mois de janvier) de recevoir le premier roman d’une jeune romancière anglaise qui répond au doux nom d’Anna Hope, Le Chagrin des Vivants, paru chez Gallimard dans leur collection de littérature étrangère. Sorti en Angleterre et dans les pays anglo-saxons en 2014, lors des commémorations du centenaire du déclenchement de la Première Guerre Mondiale, il a rapidement trouvé son public, en raison d’une maîtrise étonnante, d’un style à la fois sobre et touchant et de personnages véritablement inoubliables…

Anna HopeAnna Hope est née et a grandi dans le village d’Edgworth, dans le Lancashire. Elle a effectué des études supérieures en littérature au Wadham College d’Oxford. Parallèlement à ce premier cursus, elle a également été élève à la prestigieuse Royal Academy of Dramatic Art de Londres. Car oui, en plus d’être romancière (et de haut vol, qui plus est), Mademoiselle Hope est également comédienne. Fun fact, comme dirait nos voisins d’outre-Manche, si son visage vous est familier, c’est normal : elle interprète le personnage de la détective Patricia Menzies dans l’une des séries les plus populaires en Angleterre, Doctor Who ! Généralement, on ne peut pas être doué(e) en tout. Et bien là, cette fois-ci, il faut croire que si. Vous avouerez qu’il y a de quoi être jaloux. Le Chagrin des Vivants a, à sa sortie, était sélectionné sur la liste du prestigieux National Book Award dans la catégorie « New Writer of the Year 2014 ». C’est le genre de livre que vous ne parviendrez pas à lâcher avant de l’avoir fini (presque) d’une traite. Le genre de livre qui reste avec vous pour très longtemps.

« …Et quoi qu’on puisse en penser ou en dire, l’Angleterre n’a pas gagné cette guerre. Et l’Allemagne ne l’aurait pas gagnée non plus.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– C’est la guerre qui gagne. Et elle continue à gagner, encore et toujours. »
« Il trace un cercle en l’air avec sa cigarette : c’est comme s’il dessinait l’ensemble des guerres, si innombrables soient-elles, l’ensemble des guerres passées et l’ensemble des guerres à venir.
« C’est la guerre qui gagne, répète-t-il amèrement, et celui qui ne partage pas cet avis est un imbécile. »

Le Chagrin des VivantsEn 1920, l’Angleterre se relève doucement de ce tremblement de terre que fût la Première Guerre Mondiale. Le pays tente, tant bien que mal, de se reconstruire après les blessures indélébiles et la misère apportées par quatre années de conflit international. L’histoire se déroule sur cinq jours, du 7 au 11 novembre 1920, alors que la dépouille du Soldat Inconnu, rapatrié d’un champ de bataille en Flandres, est en route vers Londres. Nous faisons, dans ces circonstances, la connaissance de trois femmes : Hettie, Evelyn et Ada. Alors que la première est une toute jeune fille de 19 ans qui a choisi de travailler comme danseuse dans une salle de bal afin de faire survivre sa famille, la seconde travaille au bureau des pensions et aide, du mieux qu’elle peut, les soldats revenus des combats. La dernière, Ada, la cinquantaine, vit modestement avec son mari. Chacune d’entre elles doit gérer et apprendre à vivre avec les drames, les cicatrices que la guerre a laissé en chacune d’entre elles et au sein de leur famille. Hettie a retrouvé son frère après la guerre mais celui-ci est hanté par ce qu’il a vu sur le front. Evelyn, elle, a perdu son fiancé et Ada, son fils Michael. Le lecteur suit, au départ en parallèle, l’histoire de ces trois personnages. Petit à petit, les chemins se rétrécissent et les routes et les destins de nos trois héroines se croisent…

Le Chagrin des Vivants n’est pas un roman de plus sur la Première Guerre Mondiale. C’est un livre à la fois tragique, sublime, bouleversant et lumineux sur les conséquences individuelles d’un conflit qui a emporté tout un monde. Jean Giono, célèbre auteur français du XXe siècle, a dit de ce conflit qu’il était « la guerre qui devait tuer toutes les guerres. Elle n’a tué que des hommes. Inutilement ». Dans son roman, Anna Hope s’intéresse aux conséquences de cette tragédie. Le Chagrin des Vivants se concentre, non pas sur les années de guerre en tant que telles mais à toutes ces vies laissées sur le côté, à ces femmes qui ont dit au revoir à leurs fils, leurs pères, leurs frères et leurs maris, pour beaucoup, pour ne jamais les retrouver. Dans d’autres cas, certaines de ces femmes ont aussi dû accueillir à nouveau un homme changé, qui, physiquement brisé, ne sera plus jamais à même de soutenir sa famille et qui ne leur parlera jamais de ce qu’il a vécu sur le front, car à quoi bon ? Restent alors les non-dits, les traumatismes enfouis, le deuil… mais aussi la vie, qui cherche à reprendre ses droits malgré tout. Petit bémol à ce sujet d’ailleurs sur la traduction française du titre, qui ne rend absolument pas justice malheureusement au titre original, The Wake. En anglais, ce terme a un double sens : il signifie à la fois l’éveil mais aussi la veille des morts et porte à lui seul tous les thèmes évoqués par Anna Hope dans ce livre.

Je n’avais pas encore eu (mis à part le titre de Ned Vizzini que je vous ai récemment présenté ici), de grand coup de cœur en ce début d’année 2016. C’est désormais chose faite avec ce petit bijou qu’est Le Chagrin des Vivants. Rarement, des personnages ont été décrits avec autant de subtilité. J’ai été bouleversée par la manière dont la romancière est parvenue à capturer la douleur et les sentiments enfouis chez ses héroines et hypnotisée par cette histoire émouvante qui traite des conséquences de la guerre avec une palette d’émotions et de couleurs qui rend justice à ce qu’ont traversé les êtres humains à cette période…

Le Chagrin des vivants
Le Chagrin des Vivants
AuteurAnna Hope
EditeurGallimard
FormatRoman
Date de sortie25 Janvier 2016
GenreRoman
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