Ca y est, l’automne a pointé le bout de son nez. Vous pouvez donc remiser au placard toutes vos petites tenues d’été (et sortir les mouchoirs en ce qui me concerne). La seule bonne nouvelle en cette période tristoune ? On peut s’accorder des lectures un peu « doudou » au coin du feu (ou plutôt du radiateur mais c’est tout de suite moins glamour) sans culpabilité aucune. Ce petit programme a été pour moi l’occasion d’une jolie découverte : je me suis (enfin) mise à la littérature asiatique. Ça n’est pas trop tôt me diront certains. Effectivement, allez savoir pourquoi, j’ai toujours fait une sorte de blocage sur l’Asie en général et ne me suis jamais prise de passion pour la culture asiatique, étant plutôt aimantée par les pays anglo-saxons ou le Moyen-Orient. Mais comme dirait le célèbre adage… « y’a que les cons qui ne changent pas d’avis ». Ce qui m’a fait réviser mon jugement ? Un livre (sans blague). Le premier roman traduit en français d’un auteur japonais : Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa, paru chez Albin Michel le 3 février dernier. Ce roman, un petit bijou de poésie dont je vais vous vanter les mérites un peu plus bas, a par ailleurs été adapté à l’écran par la cinéaste Naomi Kawase en 2015 et sélectionné au Festival de Cannes dans la catégorie Un Certain Regard.

D. Sukegawa, auteur des Délices de Tokyo

Durian Sukegawa

Durian Sukegawa est né en 1962 à Tokyo. Artiste à multiples facettes, il est en effet poète, écrivain et clown, diplômé de philosophie et de l’Ecole de Pâtisserie du Japon. Au départ scénariste, il a fondé en 1990 la Société des Poètes qui hurlent. Auteur de nombreux essais et romans plébiscités dans son pays d’origine, D. Sukegawa est publié en France chez Albin Michel. Les Délices de Tokyo est le premier de ses livres à être traduit dans nos contrées.

« Dorahahu, marchand de dorayaki.

Sentarô passait ses journées debout derrière la plaque chauffante. Sa boutique était située en retrait de la route longeant la voie ferrée, dans la rue commerçante baptisée Sakuradôri, « rue des Cerisiers ». La rue se distinguait pourtant plus par le nombre de commerces fermés que par ses cerisiers plantés ça et là. Malgré tout, en cette saison, il semble y avoir un peu plus de passants que d’habitude, peut-être attirés par les fleurs.

Sentarô remarqua une vieille femme immobile au bord du trottoir sans y attacher d’importance. Il se concentra sur le saladier dans lequel il mélangeait la pâte. Devant la boutique se dressait un cerisier en pleine floraison, pareil à une masse bouillonnante de petits nuages. Sentarô était persuadé que c’était ce qu’elle contemplait.

Néanmoins, lorsqu’il releva la tête un peu plus tard, la dame au chapeau blanc n’avait pas bougé. Et ce n’était pas la cerisier qu’elle regardait, mais lui. »

Les délices de Tokyo a pour titre original, « An ». En japonais, ce mot signifie littéralement « pâte de haricot azuki ». On comprend donc vite que ce roman va nous parler de pâtisserie… Mais vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Sentarô, la quarantaine, gère une pâtisserie à Tokyo pour le compte de sa patronne. Homme au passé trouble, en proie à de nombreux démons intérieurs, il confectionne tant bien que mal les dorayaki, l’équivalent japonais des pancakes, fourrés avec une pâte de haricots rouges. Notre personnage, qui ne se sent pas vraiment l’âme d’un pâtissier, les fourrent sans remords avec de la pâte industrielle et parvient, tant bien que mal, à faire vivoter son commerce… Jusqu’au jour où apparaît sur le pas de la porte Tokue Yoshii, une vieille dame aux doigts déformés. Cette grand-mère pleine d’audace et qui a plus d’un tour dans son sac, parvient à convaincre Sentarô de l’embaucher. Elle l’initie donc pas à pas l’art de confectionner le an… Les affaires florissent. Mais le rêve va rapidement tourner court car Tokue cache, comme son patron, un lourd secret…

Les Délices de Tokyo, de Durian Sukegawa

Les Délices de Tokyo, de Durian Sukegawa

Voilà un petit bijou littéraire plein de subtilité, de délicatesse et de poésie. Les délices de Tokyo sont une magnifique porte d’entrée vers le Japon, sa gastronomie, son histoire et sa culture. A travers des personnages tout-à-fait uniques et incroyables, Durian Sukegawa lève le voile avec pudeur sur un pan assez méconnu de l’histoire du Japon du XXe siècle. L’auteur vous livre son histoire avec une subtile retenue et une grande poésie (les descriptions des cerisiers en fleurs, symbole du changement des saisons, sont merveilleuses). Le personnage de la vieille Tokue est extrêmement attachant et permet à D. Sukegawa de délivrer un joli message sur la vie et l’art d’être attentifs à ce qui nous entoure. Les Délices de Tokyo est également un beau livre sur la transmission, le pardon et la découverte de l’Autre… Difficile de vous donner davantage de grain à moudre sans trop trahir les différents rebondissements présents dans le roman, qui se laisse découvrir petit à petit.

Première découverte en termes de littérature japonaise… et bien, pour faire court, ce fut une expérience particulièrement concluante et enthousiasmante. Avec une histoire poignante (sans être tire-larmes), poétique (sans être ennuyeuse) et subtile, Les délices de Tokyo ne sera probablement pas ma dernière lecture de ce genre. Le restaurant de l’amour retrouvé d’Ito Ogawa me fait déjà de l’oeil… On en reparle (peut-être) une prochaine fois?

Les Délices de Tokyo
Les délices de Tokyo
AuteurDurian Sukegawa
EditeurAlbin Michel
FormatGrand Format
Date de sortie03 Février 2016
GenreRoman
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