Rentrée Littéraire

Rentrée Littéraire

La rentrée littéraire de septembre est un événement généralement attendu de pied ferme par les libraires, les lecteurs et la presse. Chaque année, ce sont environ entre 500 et 650 nouveautés en tous genres qui envahissent les rayons des librairies entre la fin du mois d’août et le mois d’octobre. Période foisonnante donc, enthousiasmante sans aucun doute, mais où il est parfois difficile pour le grand public de s’y retrouver et de parvenir à faire un choix parmi toutes les nouveautés qui se présentent à lui.

La rentrée littéraire du début d’année scolaire est celle qui, par rapport à celle qui a lieu au mois de janvier, concentre généralement le plus de grands noms de la littérature ou tout du moins, les plus connus. Moins médiatisée et probablement moins attendue, la rentrée de janvier permet cependant plus facilement de tomber sur des pépites. En septembre 2015, place aux poids lourds de l’édition… : Amélie Nothomb, Stephen King, Yasmina Khadra, Bernard Werber, Jean-Christophe Grangé et bien d’autres joueront sûrement des coudes dans les meilleures ventes. C’est aussi parmi les livres de cette rentrée que se cachent tous les prix (le Goncourt et le Renaudot, pour ne citer qu’eux) qui seront décernés à l’automne prochain. En littérature française, j’attends personnellement beaucoup des romans de Delphine de Vigan (après son bouleversant Rien ne s’oppose à la nuit, sorti en 2011 chez Jean-Claude Lattès), de Mathias Enard et de Diane Meur. En littérature étrangère, c’est Richard Ford, Toni Morrison, Martin Amis ou encore Nick Hornby qui sont attendus au tournant.

En attendant de découvrir toutes ces nouveautés d’ici quelques semaines… Lumière sur le nouveau roman de Jeanne Benameur, Otages intimes, à paraître aux éditions Actes Sud à partir du 19 août 2015. Mon premier coup de cœur de cette rentrée littéraire. Sans doute pas le dernier. Née en 1952 d’un père algérien et d’une mère italienne, Jeanne Benameur a été marquée très jeune par la violence qui a frappé son pays natal lors que la guerre qui l’opposa à la France de 1954 à 1962. Elle a rapidement gagné la métropole avec sa famille pour s’installer à La Rochelle. Tout d’abord professeur de lettres, elles s’est d’abord distinguée en 2001 avec la parution de Demeurés, qui a reçu le prix Unicef en 2001, mais c’est surtout avec Les insurrections singulières en 2011 et Profanes en 2013, qu’elle s’est petit à petit fait une véritable place dans le paysage littéraire français.

Etienne, la trentaine, est photographe reporter de guerre. Avec son appareil dans le sac, il a vu la guerre, la misère et se met constamment en danger. Il laisse régulièrement en France compagne, mère, maison et amis pour partir toujours plus loin et témoigner. Un jour, dans une ville à feu et à sang qu’on le devine simplement être en Afrique ou au Moyen-Orient (au fond, cela a si peu d’importance…), Etienne est enlevé, jeté dans une voiture et capturé pendant de longs mois. Le roman s’ouvre sur sa libération et son retour en France, dans son village natal où l’attendent sa mère, son ami de toujours, Enzo, menuisier, et Jofranka, avocate à La Haye, avec qui ils formaient étant petits, un trio inséparable.

Dans un apaisement progressif, Etienne apprend petit à petit à revenir à la vie au milieu de ces choses et de ces gens si familiers qui ont traversé son enfance… Se pose alors pour chacun des personnages une question essentielle : quelle est la part d’otage en chacun d’eux ?

Après notamment Les Demeurés et Profanes (le premier est disponible en poche chez Folio, le second est également en petit format, chez Actes Sud dans la collection Babel), Jeanne Benameur explore avec Otages intimes des thématiques éminemment contemporaines. Avec un style direct, sans fioritures, ni faux-semblants, elle évoque cependant avec une grande délicatesse et énormément de sincérité le retour d’un homme dans le monde des vivants. Mais aussi vers la liberté. Avec subtilité, elle aide le lecteur à comprendre que l’otage n’est pas toujours celui que l’on croit et que chacun de nous possède sa propre part d’aliénation… Un texte à la fois sombre et lumineux, qui n’épargne pas au lecteur la cruauté du monde et sa dure réalité mais qui fait aussi la part belle aux petites joies de l’existence et à ce lien, qui semble à la fois si ténu et si fort, qui relie les êtres humains entre eux…

Voici un petit extrait du roman, disponible sur le site des éditions Actes Sud :

« Il a de la chance. Il est vivant. Il rentre. Deux mots qui battent dans ses veines Je rentre. Depuis qu’il a compris qu’on le libérait, vraiment, il s’est enfoui dans ces deux mots. Réfugié là pour tenir et le sang et les os ensemble. Attendre. Ne pas se laisser aller. Pas encore. L’euphorie déçue, c’est un ravage, il le sait. Il ne peut pas se le permettre, il le sait aussi. Alors il lutte. Comme il a lutté pour ne pas basculer dans la terreur des mois plus tôt quand des hommes l’ont littéralement “arraché” de son bord de trottoir dans une ville en folie, ceinturé, poussé vite, fort, dans une voiture, quand toute sa vie est devenue juste un petit caillou qu’on tient serré au fond d’une poche. Il se rappelle. Combien de mois exactement depuis ? il ne sait plus. Il l’a su il a compté mais là, il ne sait plus rien. Ce matin, on l’a fait sortir de la pièce où il était enfermé, on lui a désentravé les pieds comme chaque matin et chaque soir quand on le conduit, les yeux bandés, à ce trou puant qui tient lieu de toilettes. Mais il n’a pas compté les dix-huit pas, comme d’habitude. Dix-neuf, vingt, vingt et un… il a cessé de compter, le cœur battant. On l’a conduit, les yeux toujours bandés, jusqu’à un avion. Des mots ont été prononcés en anglais, la seule langue avec laquelle on s’est adressé à lui depuis tout ce temps. Il n’a pas reconnu la voix si singulière de celui qui venait lui parler parfois de leur juste combat. Et puis soudain, il y a eu le mot “libre” en français. Pour la première fois, en français. Il en aurait pleuré. Le mot et la langue, ensemble, dans sa poitrine quelque chose éclatait.

L’accent était si fort qu’il a eu peur de ne pas avoir bien compris, il a répété Libre ? on lui a répondu Yes, libre, et le mot “France”. Alors il a commencé à se répéter, en boucle, la France. Puis les deux mots sont venus : je rentre. Et il s’y est tenu. Depuis, c’est l’entre-deux. Plus vraiment cap- tif, mais libre, non. Il n’y arrive pas. Pas dedans. Quand il a été enlevé, tout a basculé. On l’a fait passer, d’un coup, de libre à captif et c’était clair. La violence, c’était ça. Depuis, la violence est insidieuse. Elle ne vient plus seulement des autres. Il l’a incorporée. La violence, c’est de ne plus se fier à rien. Même pas à ce qu’il ressent. » 

Otages Intimes
Otages Intimes
AuteurJeanne Benameur
EditeurActe Sud
FormatGrand format
Date de sortie19 Aout 2015
GenreRoman
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Otages intimes (Jeanne Benameur)
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