Chose promise, chose due… Me voilà de retour comme prévu avec un petit guide (non exhaustif bien sûr) de mes lectures concernant la rentrée littéraire 2016.

Vous imaginez bien que, les journées n’ayant malheureusement que 24 heures, je n’ai pas enfourné, l’espace d’un été, les 650 romans dont la sortie est planifiée d’ici au début du mois de novembre (au risque d’en décevoir certains, oui je suis libraire mais non, je ne passe pas mes journées à lire au travail). Je vous en ai ainsi sélectionné avec amour une dizaine. Certains sont des coups de cœur, d’autres des déceptions. Certains vous ont déjà été présentés ici, d’autres pas encore. Pour des questions de goût personnel, je vous présente davantage de romans de littérature étrangère que française. Cette rentrée a été l’occasion pour moi de découvrir de nouveaux auteurs, de très beaux textes (bien que parfois perturbants), d’avoir de vrais chocs littéraires et finalement, peu de déceptions. Trêve de bavardages, entrons directement dans le vif du sujet…

  • Littérature française

Jean-Michel Guénassia, La valse des arbres et du ciel (Albin Michel)

Le nouveau Jean-Michel Guenassia

J.M Guenassia, La Valse des arbres et du ciel (Albin Michel)

Eté 1890. La jeune Marguerite et son père, le docteur Gachet, s’apprêtent à recevoir le peintre Vincent Van Gogh, venu dans leur village du sud de la France pour convalescence. Pour la jeune fille, c’est le coup de foudre immédiat : elle succombe à la fois au charme de l’homme mais aussi et surtout à la beauté de sa peinture, largement incomprise à l’époque. Cette rencontre va s’avérer cruciale pour Marguerite et la marquera à jamais, pour différentes raisons. Femme de tête et apprentie peintre à ses heures, elle se bat pour sortir de la condition subalterne à laquelle son père et la société la destine.

A travers ce beau roman, Jean-Michel Guénassia (qui a connu son heure de gloire il y a quelques années avec Le club des incorrigibles optimistes) met à mal plusieurs images d’Epinal ou idées reçue, notamment celles qui voudraient que le docteur Gachet n’ait agi que par philantropie et amour de l’art à l’encontre de Van Gogh. L’auteur remet également en cause la thèse du suicide du peintre. Le style est fluide et imagé, les personnages hauts en couleurs et les pages se tournent sans effort. Voilà une lecture passionnante, qui devrait ravir les amateurs d’art, tout comme les néophytes. Au sortir du livre, le lecteur n’a qu’une envie : se (re)plonger dans les magnifiques toiles de Vincent Van Gogh…

Valentine Goby, Un paquebot dans les arbres (Actes Sud)

Mathilde est une jeune adolescente dans les années 1950. Au lieu de l’insouciance que devrait lui conférer son âge, la jeune fille est confrontée à la maladie de ses parents, contraints de se faire soigner au sanatorium, à la misère sociale et au délitement de sa famille, qu’elle cherchera toujours à réunir coûte que coûte…

Après Kinderzimmer (qui fut pour moi un tel choc qu’il m’est incapable d’écrire une quelconque chronique dessus alors qu’il est sans aucun doute l’un de mes livres préférés), nous retrouvons en cette rentrée Valentine Goby qui nous dépeint l’envers du décor de la France d’après-guerre. A l’heure des Trente Glorieuses où l’on vantait l’accès pour tous à la Sécurité Sociale, l’auteure met en lumière une famille de laissés-pour-compte, gagnée par la maladie, les dettes et l’enlisement social. Malgré un thème et des personnages poignants, l’émotion a du mal à percer. Avec un style brut et froid tout au long du texte, V. Goby n’a malheureusement pas réussi à retenir toute mon attention.

Catherine Cusset, L’autre qu’on adorait (Gallimard)

Dans ce roman visiblement largement autobiographique, la narratrice, Catherine, nous raconte son ami Thomas, disparu trop tôt, à même pas 40 ans. Il s’est suicidé aux Etats-Unis, où il vivait depuis plusieurs années. Catherine déroule ainsi tout le fil de la vie de Thomas : de son enfance à son départ vers un autre monde, de ses études brillantes à ses échecs amoureux. Le texte se veut une véritable ôde à l’ami qui n’est plus…

Là encore, petite déception pour ce roman qui ne m’a pas convaincue. Le style (un texte construit exclusivement à la deuxième personne du singulier), certes ambitieux mais répétitif, a fini par me lasser et j’avoue avoir eu du mal pour éprouver de la sympathie pour les personnages qui peuplent cette histoire. Mais je ne me suis pas avouée vaincue par la rentrée française puisque, quelques semaines plus tard, j’ai découvert le nouveau roman de…

Leïla Slimani, Chanson Douce (Gallimard)

Je vous ai partagé ici même mon enthousiasme pour le second roman de Leïla Slimani, à la fois puissant, incroyablement construit et maîtrisé et terrifiant de vérité. A travers cette glaciale Chanson Douce, l’auteur évoque, dans un compte à rebours haletant et vertigineux, la descente aux enfers d’une famille et de la babysitter qu’elle emploie. Ce livre est l’occasion pour Leïla Slimani d’aborder de nombreuses questions sociales avec pertinence. La première scène, effroyable, reste longtemps en mémoire…

Simon Libérati, California Girls (Grasset)

Le nouveau Simon Liberati

California Girls de Simon Liberati (Grasset)

  • Et bien voilà un titre que je ne suis pas prête d’oublier tant il a été l’occasion de nombreux cauchemars. A l’instar d’Emma Cline et son Girls, Simon Libérati s’empare de l’histoire de la tragiquement célèbre « Famille Manson » mais contrairement à la jeune romancière américaine, il s’est concentré sur les 36 heures où ont eu lieu les meurtres de Sharon Tate et ses amis et d’autres inconnus. Rien ne vous prépare au déchaînement de violence qu’il y a dans ce livre. Les pages relatant le meurtre dans la villa des Polanski sont proprement insoutenables et l’on sort, à la lecture de cette histoire, avec l’impression d’avoir du sang sur les mains. Je suis peut-être passée à côté de ce texte et du but de l’auteur mais je n’y ai vu qu’un texte suitant une fascination répugnante avec une pointe de voyeurisme. A quoi bon ?

    Littérature étrangère

Stewart O’Nan, Derniers feux sur Sunset (L’Olivier)

Le dernier-né de Stewart O'Nan

Derniers feux sur Sunset de Stewart O’Nan (L’Olivier)

En 1937, Francis Scott Fiztgerald est un écrivain sur le déclin : ses années dorées sont derrière lui, sa santé se dégrade et il a dû se résoudre à faire interner sa femme Zelda, qui souffre de troubles psychologiques depuis plusieurs années. Leur fille, Scottie, vit loin en pension et ne voit que rarement son père. Sous le sou ou presque, il se résoud donc à quitter la côte est des Etats-Unis pour partir à Hollywood afin de devenir scénariste pour la Metro Goldwyn Mayer, qui souhaite ajouter un nom à son tableau de chasse. Il y retrouve la fine fleur artistique de l’époque (Humphrey Bogart, Marlene Dietrich…), tombe sous le charme de Sheila Graham, une journaliste mondaine, et tente de combattre son addiction à l’alcool…

Avec grâce et poésie, Stewart O’Nan nous montre à la fois une période troublée et au homme au bord du gouffre. Alors que le nazisme gronde aux portes de l’Europe, Fitzgerad voit sa gloire décliner et ses vieux démons le rattraper. O’Nan arrive à faire de son héros un personnage à la fois ordinaire et touchant, surtout dans les moments en compagnie de Zelda et Scottie. Une douce mélancolie, ravageuse, s’empare petit à petit du roman… A ne pas manquer !

David Youg, Stasi Child (Fleuve Noir)

Une fois n’est pas coutume, je vous présente également un roman policier, qui fera son apparition dans vos librairies le 16 octobre prochain. Berlin-est, 1975. Karin Müller est une jeune femme officier de police. Avec son associé Werner Tilsner, avec lequel elle entretient des rapports relativement troubles, elle est chargée par un officier de la Stasi d’enquêter sur le meurtre macabre d’une jeune adolescente près du Mur. Rapidement, Karin se rend compte que quelquechose cloche. Les résultats de l’autopsie viennent vite contredire la version officielle. La jeune policière n’a donc qu’une envie : faire la lumière sur cette histoire. Mais c’est sans compter sur les machinations politiques que Karin va mettre à jour, faisant ainsi fi des avertissements de la Stasi…

Haletant, maîtrisé et plein de suspens, ce premier roman est un vrai bon polar ! L’auteur a fait de nombreuses recherches sur l’arrière-plan de l’histoire, ce qui est fort agréable pour le lecteur et sert remarquablement l’intrigue. Celle-ci est très bien ficelée et parvient à nous tenir en haleine jusqu’au bout. On se prend d’ailleurs à espérer une suite des aventures de Karin Müller !

Emma Cline, The Girls (La Table Ronde)

Je vous avais présenté ce premier roman d’une jeune Américaine il y a quelques semaines, lors de sa sortie française fin août. A travers le personnage d’Evie, 14 ans, l’auteure revient, comme son comparse français Simon Libérati et ses California Girls, sur l’histoire de la famille Manson mais en empruntant un chemin totalement différent. A travers un texte puissant et une plume d’une rare maturité, Emma Cline nous raconte la lente dérive vers la violence de la jeune Evie, fascinée par Suzanne, l’une des filles du clan qui la prend sous son aile et la sort de son quotidien ennuyeux dans une banlieue californienne sans histoires. Avec une ambiance et des personnages qui auraient tout-à-fait leur place dans le cinéma de Sofia Coppola, Girls est une réussite totale et un roman saisissant sur le douloureux passage à l’âge adulte et ses dangers.

Emily St John Mandel, Station Eleven (Rivages)

Station Eleven est, avec The Girls, l’un de mes coups de cœur absolus dans cette rentrée foisonnante et multiple. Il a d’ailleurs l’objet d’un article ici même à sa sortie. Je ne vais donc pas m’étaler davantage dans la présentation. Mais cette histoire humaine sur fond d’apocalypse est tout simplement bouleversante. A la fois poétique, onirique et terriblement mélancolique, ce texte nous interroge sur nos modes de vie et les objets qui nous entourent. Comment survivre, comment vivre alors que tout ce qu’il y a autour de vous (de familier, de tendre, de rassurant) a disparu ? Quelle place laisser encore à l’amour, à l’humain, à l’Art dans un monde dévasté où il ne reste presque plus rien ? Une magnifique réflexion portée par une sublime plume.

Colm Toibin, Nora Webster (Robert Laffont)

Le nouveau roman de Colm Toibin paru chez R. Laffont

Nora Webster de Colm Toibin (Robert Laffont)

Le célèbre auteur irlandais revient en cette rentrée littéraire avec un très beau portrait de femme comme seul lui a le secret. Après Brooklyn et le Testament de Marie, Colm Toibin évoque pour nous le personnage de Nora, jeune veuve mère de deux jeunes garçons dans l’Irlande des années 1960. Prisonnière dans un premier temps de nombreuses conventions, Nora va réussir petit-à-petit à se libérer, notamment grâce à la musique…

Petite déception pour ce roman d’un auteur que j’apprécie énormément par ailleurs et qui conte, selon moi, les femmes comme personne. Mais cette fois-ci, la sauce n’a pas entièrement pris, la faute probablement à un léger manque d’originalité et quelques longueurs, malgré un style toujours aussi percutant.

Nickolas Butler, Des hommes de peu de foi (Autrement)

Encore un coup de maître pour cet auteur américain originaire du Wisconsin dont c’est le troisième livre et second roman. Allez savoir pourquoi (si quelqu’un a la réponse, je suis preneuse!), ce dernier-né ne paraîtra en anglais, sa langue d’origine donc, qu’au mois de mars 2017…. (Y’a des fois où on comprend pas tout) !

Nickolas Butler nous déroule un pan de l’histoire de Etats-Unis des années 1960 à 2019 à travers le prisme des relations père/fil. Voilà un livre tout à fait passionnant, qui se situe majoritairement dans le Wisconsin (patrie de l’auteur) au sein d’un camp de scouts unissant plusieurs générations. Un beau texte sur la transmission qui permet au romancier de proposer au lecteur bon nombre de figures paternelles tout en explorant l’Amérique du XXe-XXIe siècle. Une réussite !

Jane Smiley, Nos premiers jours (Rivages)

Le dernier-né de J. Smiley (Rivages)

Nos premiers jours de Jane Smiley (Rivages)

Lauréate en 1992 du prestigieux Prix Pulitzer pour son roman L’Exploitation, l’Américaine Jane Smiley voit le premier volet de sa trilogie qui suit plusieurs générations dans l’Iowa durant le cours du XXe siècle, lui donnant, elle aussi, l’occasion de retracer l’histoire des Etats-Unis mais aussi celle de la tracer de manière un peu plus personnelle à travers le prisme d’une histoire familiale. Les deuxième et troisièmes volets sont déjà parus en version originale. Dans Nos premiers Jours, dont l’histoire débute au début des années 1920, nous suivons le fermier Walter Langdon et sa famille (sa femme Rosanna et leurs enfants) installés dans une ferme de l’Iowa. Chaque chapitre est consacré à une année et voilà que se déroule sous vos yeux une chronique familiale qui raccroche l’Histoire avec un grand H. Si certains passages peuvent lasser par leur lanteur (il faut également un petit moment pour entrer dans le livre), celui-ci est une belle prouesse et donne envie de lire la suite !

J’espère qu’il vous est désormais (un tout petit peu) plus facile de faire votre choix parmi les très nombreux ouvrages proposés par cette rentrée littéraire, qui compte de nombreuses pépites. N’hésitez pas à nous révéler vos coups de cœur dans les commentaires !