Je ne sais pas vous mais, pour ma part, il y a des rentrées littéraires où tout (ou presque) me tombe des mains. Pour dénicher des trésors, c’est quasiment mission impossible, quant à trouver une perle rare, vous pouvez oublier. Ce fut le cas pour moi l’année dernière où, si quelques lectures ont fait mon bonheur, je suis sortie de cette période avec un fort goût de trop peu et d’inachevé. Je voyais arriver cette année avec presque la même angoisse terrible (mais ciel, que vais-je bien pouvoir conseiller de super-trop-génial à mes clients?!)… Et bien, il semblerait que, pour cette rentrée littéraire 2016, on ait droit à du grand, grand art. Sur plus d’une dizaine d’ouvrages lus pour l’instant, seuls deux m’ont véritablement laissée sur ma faim. Et il en reste encore tellement à découvrir… Sur mes étagères attendent encore d’être dévorés Andreï Makine et son Archipel d’une autre vie, L’insouciance de Karine Tuil, Colm Toibin et sa Nora Webster… et beaucoup, beaucoup d’autres. Dans quelques temps, lorsque j’aurai amassé suffisamment de munitions et à l’image de notre guide sur les lectures d’été, je vous concoterai un petit dossier récapitulatif des livres de cette rentrée 2016. Mon amour pour la littérature étrangère m’a naturellement poussée tout d’abord sur les nouveautés des auteurs anglo-saxons comme Emma Cline (son premier roman The Girls a été chroniqué il y a quelques jours juste ici), Stewart O’Nan ou Edna O’Brien. Cette fois-ci, c’est le nouveau roman d’Emily St John Mandel que j’aimerais mettre sous le feu des projecteurs. Station Eleven, édité par les éditions Rivages (dont je commence à devenir une vraie fan), est sorti dans les librairies le 24 août dernier. Ce récit de fin du monde, à la fois onirique et poétique, m’a laissé sans voix…

Emily St John Mandel, auteure de Station Eleven

Emily St John Mandel, auteure de Station Eleven

Emily St John Mandel est née en 1979 à Comox, en Colombie Britannique, au Canada. Elle est, lors de ses débuts, connue pour ses romans policiers (Dernière nuit à Montréal, On ne joue pas avec la mort et les Variations Sebastian), publiés en France par la branche polar des éditions Rivages. Station Eleven est paru en 2014 dans les pays anglo-saxons, a été traduit dans une vingtaine de langues et a valu à son auteure des nominations au PEN/Faulkner Award et au Bailey’s Women’s Prize for Fiction. Emily St John Mandel a également été finaliste du prestigieux National Book Award (cru 2015). Elle a, par ailleurs, écrit quelques nouvelles. Elle vit aujourd’hui à Brooklyn.

Station Eleven s’ouvre sur la représentation du Roi Lear de William Shakespeare dans un théâtre au Canada. L’acteur Arthur Leander, comédien superstar, joue le rôle principal et déclame ses répliques avec fougue lorsqu’il est subitement terrassé par une crise cardiaque et s’effondre sur scène sous les yeux médusés du public. Parmi eux, le jeune Jeevan, essaie de lui prodiguer des soins mais sans succès. La petite Kirsten, figurante dans la pièce, observe, impuissante, le drame qui se déroule sous ses yeux. Après cet événement tragique, plus rien ne sera jamais pareil. Le monde ne sera plus jamais pareil. La « grippe de Géorgie », aussi soudaine que violente, emporte en à peine une semaine 99% de la population mondiale. Quelques frissons, un peu de fièvre et voilà que c’est toute une civilisation qui s’éteint brutalement. Les quelques survivants cherchent refuge dans un aéroport, où ils peuvent, en tentant de trouver du réconfort auprès les uns des autres. Vingt ans après le déluge, une compagnie de comédiens et de musiciens itinérants cherchent à donner un sens au drame en jouant en musique les pièces de W. Shakespeare. Que reste t-il dans un monde dévasté où presque plus rien ne subsiste de la civilisation ? La musique, le théâtre, la poésie sont autant de moyens pour les quelques êtres humains qui peuplent encore ce monde de fantômes de ne pas perdre totalement espoir…

Station Eleven, publié aux éditions Rivages

Station Eleven, publié aux éditions Rivages

Station Eleven est un roman dystopique qui nous décrit l’apocalypse et la fin du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Dit comme cela, le roman avait peu de chances de me plaire, n’étant pas une lectrice portée sur la science-fiction. Et pourtant… Station Eleven est tellement plus que cela. Ce qui intéresse avant tout Emily St John Mandel, ça n’est pas tellement d’écrire sur la fin de l’humanité mais plutôt sur comment les quelques humains restants organisent leur survie : comment se font et se défont les relations entre eux ? A quoi leur est-il encore possible de se raccrocher ? Qu’est-ce qui peut encore donner un sens à votre vie lorsque tout ce qui vous était familier a été éradiqué de la surface de la Terre ? La romancière signe ainsi une magnifique ôde à la beauté impérissable de l’Art et à ses pouvoirs.

Le roman est construit de manière originale, alternant les passages avant et après l’Apocalypse, nous éclairant ainsi sur la vie des différents personnages qui peuplent le livre et petit à petit, le lecteur va découvrir ce qui les lient les uns aux autres. Le tout est écrit avec une telle sensibilité et une telle finesse que l’on se retrouve très vite bien loin du simple roman d’anticipation. C’est encore mieux si vous avez la chance de découvrir Station Eleven en anglais mais sachez que la traduction de Gérard de Chergé (habituel traducteur français de la romancière) est une merveille et rend tout-à-fait justice à la beauté bouleversante de ce texte.

Malgré un thème sombre, voilà un livre qui ne tombe jamais dans le misérabilisme, le désespoir ou la violence gratuite. Tout est pesé, mesuré, les personnages et les circonstances savamment mélangés. La trame est d’une grande richesse narrative, ce qui fait de Station Eleven bien plus qu’un simple roman post-apocalyptique.

Voilà un livre qui vous absorbe totalement et qu’il est difficile de ne pas dévorer d’une traite ! A la lecture, on pense évidemment à La Route de Cormac McCarthy, sur le même thème. Pourtant, les ressemblances s’arrêtent là. A travers les parcours d’Arthur, de Kirsten, de Jeevan et des autres, c’est l’humanité entière qui est mise en scène avec grâce par Emily St John Mandel. Jusqu’à cette fin, merveilleusement poétique, qui revient aux sources de ce qui fait de nous des êtres humains.

Station Eleven
Station eleven
AuteurEmily St. John Mandel
EditeurRivages
FormatGrand Format
Date de sortie24 août 2016
GenreRoman
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