Ca y est, il est presque temps de remiser tout ce qui vous rappelle l’été ou vos vacances dans les placards (mais pas tout de suite. Pour l’instant, c’est canicule). La rentrée approche à grands pas. Mais ici, la rentrée scolaire, cela fait un petit moment que vos rédacteurs favoris n’y sont plus réellement confrontés. Celle qui nous intéresse le plus, c’est bien évidemment la rentrée littéraire. En tant que libraire, j’ai la tête dedans depuis le mois de juin… Un des vrais bons moments du métier. On commande des nouveautés, on reçoit des services de presse et on a qu’une hâte : découvrir plein de petites pépites. On a beau vous dire que le livre est en crise, que les éditeurs sont plus frileux et tout plein de blablablas, cette année encore, ça n’est pas moins de 650 romans (dont 363 romans français) qui vont débouler dans vos librairies d’ici à début novembre. Depuis quelques semaines, j’ai donc eu l’opportunité de mettre mon nez dans plusieurs romans qui feront l’actualité prochainement. (Je dois vous avouer ici que j’ai d’abord commencé mes vacances par me précipiter sur la trilogie Hunger Games de Suzanne Collins, qui me faisait de l’oeil depuis un moment. Oui, je sais, j’ai trois trains de retard. Mais c’était drôlement chouette. Bref.). J’ai découvert ainsi avec grand, grand plaisir le nouveau roman de Jean-Michel Guénassia, La Valse des arbres et du ciel, qui revient sur les traces du peintre Vincent Van Gogh, le nouveau Stewart O’Nan sur Francis Scott Fiztgerald et un premier roman policier de David Young, Stasi Child. D’autres ont moins retenu mon attention mais j’aurai sûrement l’occasion de vous en reparler plus tard….

Cette année, contrairement à d’autres, aucun roman/scandale ne vient véritablement monopoliser l’attention de tous. Certains sont, bien entendu, plus attendus que d’autres et constituent des petits phénomènes littéraires à eux seuls. C’est le cas de The Girls, le premier roman de l’Américaine Emma Cline, tout juste âgée de 27 ans. L’histoire autour de ce livre est hallucinante. Pour la signer, son éditeur américain n’a pas hésité à débourser deux millions de dollars, alors qu’une dizaine de maisons étaient également sur le coup. Petit détail qui fait aussi son effet : la jeune romancière a été adoubée par Lena Dunham, créatrice de la série Girls. Ah oui, j’oubliais. Les droits du livre ont également été achetés pour le cinéma par le producteur Scott Rudin. Alors, battage médiatique surfait ou véritable pépite ?

Emma Cline, auteure de The Girls

Emma Cline, auteure de The Girls

Emma Cline est née en 1989 et a grandi sous le soleil californien. Fille de vignerons, elle est issue d’une famille nombreuse. Ses nouvelles ont parues aux Etats-Unis dans Tin House et The Paris Review. Elle est lauréate du prix Plimpton 2014. En France, The Girls est sorti ce jeudi 25 août, aux éditions de la Table Ronde.

« Je levai les yeux à cause du rire, et je continuai à regarder à cause des filles. Je remarquai leurs cheveux tout d’abord, longs et pas coiffés. Puis leurs bijoux qui captaient l’éclat du soleil. Toutes les trois étaient trop loin, je ne voyais que les contours de leurs traits, mais ça n’avait pas d’importance : je savais qu’elles étaient différentes de toutes les autres personnes dans le parc. Les familles attendaient leur tour devant le grill pour acheter des saucisses ou des hamburgers. Des femmes en chemisiers à carreaux qui se collaient contre leurs amoureux, des enfants qui lançaient des boutons d’eucalyptus aux poules sauvages qui envahissaient l’allée. Ces filles aux cheveux longs semblaient glisser au-dessus de tout ce qui les entourait, tragiques et à part. Tels des membres de la famille royale en exil. »

L’action se situe à la fin des années 1960, en Californie. Sous la chaleur écrasante, le rêve hippie bat encore son plein. Evie Boyd est une jeune adolescente de 14 ans qui vit difficilement le divorce de ses parents. Ses relations avec sa mère, tiraillée entre ses aspirations de femme libre et une société encore largement partriarcale, sont plutôt houleuses et la jeune fille n’a qu’une seule amie. Elle traîne son ennui dans une sorte de douce torpeur. La période est à la libération sexuelle, à la destruction des barrières entre individus et l’utopie, brandie en étendard par une partie de la société. C’est dans ce contexte qu’Evie, en quête de repères et d’action, va rencontrer Suzanne, de quelques années son aînée. La jeune femme appartient à une secte qui vit en communauté dans un ranch, sous l’autorité de Russell, son leader charismatique. Rapidement, Evie, séduite par l’assurance que semble dégager Suzanne, quitte son quartier bourgeois et se laisse entraîner par ce qu’elle voit comme un idéal de vie et la réponse à ses questions. Peu à peu, l’atmosphère de convivialité laisse place à une brutalité, une violence inouïe…

Premier roman d'Emma Cline, The Girls

The Girls d’Emma Cline, aux éditions de la Table Ronde

The girls est librement inspiré de l’histoire de Charles Manson et de sa secte, principalement composées de jeunes femmes, qui, en août 1969, ont sauvagement assassiné Sharon Tate, la femme du réalisateur Roman Polanski, enceinte de 8 mois, et plusieurs autres personnes. Cependant, dès le début du roman, le lecteur sait que le sujet principal de la romancière n’est ni le meurtre, ni le récit par le menu détail des violences perpétrées par le clan Manson. Evie, 14 ans, rêveuse et solitaire, sera pour elle le seul moyen d’appréhender son sujet. The Girls est ainsi, et avant tout, un regard saisissant sur l’adolescence et ses errances, l’attente qui en découle et l’éveil du désir. Emma Cline fait d’Evie un personnage juvénile, à la fois grave et hypnotique, désespérement en quête de reconnaissance, qui va être confrontée à une violence dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Pourtant, la romancière n’en fait ni un monstre ni une victime. Simplement une jeune fille en quête d’elle-même, au sein d’un environnement malsain et mortifère et qui devra s’interroger sur sa propre violence.

Au cours de la lecture, difficile de ne pas penser au Virgin Suicides de Jeffrey Eugenides et à l’adaptation éponyme qu’en a tirée la réalisatrice Sofia Coppola en 1999. Mêmes thématiques, même ambiance… Tout comme dans le premier, les hommes sont, somme toute, assez absents du roman de Cline. Elle nous fait certes la peinture d’un Russell/Manson à l’égo surdimensionné et mégalomanique, réduisant quasiment en esclavage sexuel une dizaine de ses adeptes mais ce sont bien les jeunes filles qui sont le véritable sujet d’étude de l’auteure, qui a d’ailleurs déclaré à ce propos :

Les hommes dans ce livre sont presque sans importance même s’ils mettent les choses en marche. J’aimais l’idée que le personnage de Manson, ce leader de secte, soit à la périphérie. Pour moi, l’histoire est celle de ces relations changeantes entre filles.

La force de ce roman, c’est également son universalité et son intemporalité. Aujourd’hui, peut-être plus qu ‘à n’importe quelle autre période, The Girls résonne. Ses propos sur l’adolescence et la quête de soi traversent les époques tandis que l’engrenage dans lequel se trouve prise cette jeunesse perdue en quête de repères résonne parfois douloureusement avec l’actualité.

Avec une telle pépite, la rentrée littéraire 2016 s’annonce prometteuse. Ne passez surtout pas à côté de ce premier roman. Emma Cline décrit avec justesse le singulier parcours d’une adolescente, en quête d’elle-même, plongée dans la tourmente et nous montre, comme d’autres l’ont fait avant elle, que l’adolescence est un pays d’où l’on ne revient pas…

The Girls
The Girls
AuteurEmma Cline
EditeurQuai Voltaire
FormatGrand Format
Date de sortie25 août 2016
GenreRoman
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