Dans ma vie de libraire, j’ai plusieurs amours. Les clients avec lesquels j’échange le plus m’ont souvent demandé quel était mon livre favori ou mon auteur préféré et cette question me met généralement dans l’embarras car je suis bien incapable d’y répondre. C’est un peu comme demander à un fin gourmet son dessert préféré (ça, pour moi, c’est facile. Pour ceux que ça intéresse, c’est la tarte aux pommes. Et la tarte au citron meringuée. Et le Saint-Honoré. Et… bon, ça va, j’arrête). En ce qui concerne la littérature, j’avoue avoir des goûts assez éclectiques mais ma préférence toutes catégories confondues va au roman bien sûr. En dehors de cela, vous pouvez me mettre à peu près tout dans les mains (enfin, sous les yeux surtout) et je m’y intéresserai sans doute. Comme je l’ai déjà dit ici, j’ai cependant une nette préférence pour la littérature étrangère que sa cousine française. Allez savoir pourquoi, car il y a des milliards de richesses, mais je trouve que certains de nos compatriotes écrivains (contemporains, j’entends) ont parfois trop tendance à se regarder le nombril à mon goût. Pour faire court, disons que la littérature étrangère me dépayse davantage. Et si j’ai du mal à départager mes chouchous dans mon petit panthéon personnel, il est une romancière qui y a, à coup sûr, une place de choix. Vous la connaissez peut-être car je l’ai déjà mentionnée ici à de nombreuses reprises: Elif Shafak. Je crois qu’elle est la seule auteure dont j’ai aimé TOUS (oui, j’ai bien dit tous) les livres et je leur accorde d’ailleurs une place de choix dans ma bibliothèque, tantôt traduits en français, tantôt en version anglaise (E. Shafak écrit à la fois en anglais et en turc, cela dépend des titres). Je ne vous raconte donc pas quelle fut ma joie lorsque j’ai appris il y a quelques mois par ma représentante de livres étrangers que Shafak allait sortir un nouveau livre. Après L’architecte du Sultan (pour les adeptes, il devrait sortir au printemps en poche aux éditions J’ai Lu), voici donc Three daughters of Eve, où l’auteure aborde avec la finesse et l’intelligence qui la caractérisent des questions éminemment contemporaines.

Elif Shafak, romancière turque

Elif Shafak, romancière turque

Si vous souhaitez en savoir plus sur Elif Shafak, vous pouvez consulter mon article sur son précédent roman dans lequel je vous présentais quelques détails biographiques. En bref, cette turque née en 1971 à Strasbourg de parents turcs et résidant aujourd’hui à Londres, est à l’origine, pour les plus connus, de Soufi mon amour et de La Bâtarde d’Istanbul (tous deux disponibles en poche aux éditions 10-18). Three daughters of Eve est publié par les éditions Penguin et est disponible depuis le 27 octobre 2016 en version originale. La date de sortie pour une éventuelle version française n’est pas encore connue.
Dans une interview passionnante accordée début juillet 2016 au journal Hurriyet Daily News, Elif Shafak s’est exprimée sur les thèmes abordés dans son nouveau roman:

What would you say to those who might say the subject of your book is rather ordinary?

This is the story of a woman’s quest for love, faith, God, identity, happiness. It is a very contemporary book, one that deals with some of the major issues of our time. There is also a sharp criticism of Turkish society and the bourgeoisie. One of the chapters is called “The Last Supper of the Turkish Bourgeoisie.” I could not have written this novel earlier in my life because it kind of accumulated inside me. To be honest, I might not have felt as free and open and critical if I had written it in Turkish first. I wrote it in English.

Three daughters of Eve, E. Shafak

Three daughters of Eve, publié aux éditions Penguin

Three daughters of Eve est donc centré sur le personnage de Nazperi Nalbantoğlu, appelée affectueusement Peri par ses proches, que l’on suit tout au long du roman à différentes périodes de sa vie entre 1980 et 2016. Lorsque l’histoire débute, à Istanbul en 2016, Peri a une quarantaine d’années et est une femme mariée et mère de trois enfants, dont une adolescente. Dans la scène d’ouverture, à la suite d’un embouteillage, Peri se fait voler son sac par un malfrat. Dans ce sac, il y a de nombreuses babioles. Mais aussi un objet capital auquel est sentimentalement très attachée cette femme: une photographie, représentant trois jeunes filles, dont elle-même, dans l’enceinte de l’université d’Oxford (au Royaume-Uni), entourées par un homme plus âgé que l’on devine être sûrement leur professeur. Le soir même, Peri est attendue par son mari à un dîner au sein de la grande bourgeoisie stambouliote. Alors que défilent les plats les plus raffinés devant elle au milieu des gens les plus influents de la ville, la jeune femme voit ses souvenirs affluer. Des souvenirs où se croisent les personnages de son enfance (ses parents, sans cesse à couteaux tirés quand il s’agit de religion, et ses deux frères) et les fragments du début de sa vie d’adulte, alors qu’elle était étudiante à Oxford…

Vous allez vous dire que je suis partiale et que j’ai un regard biaisé concernant cet ouvrage et son auteure (et vous aurez raison). Je n’ai strictement aucune critique négative à lui adresser tant il m’a émue, touchée et fait réfléchir. Au travers de ces Three Daughters of Eve, Elif Shafak aborde à nouveau des questions qui lui sont chères autour de l’identité, de la spiritualité, de la religion et de l’amour. Pour l’y aider, elle a construit une galerie de personnages percutants, hauts en couleurs et qui représentent chacun à leur manière les dilemmes et les questionnements auxquels nous, individus du XXIe siècle, devons faire face. A travers l’histoire de ces personnages (principalement à travers le prisme des parents de Peri), c’est toute l’histoire de la Turquie qui défile sous vos yeux: alors que son père, fervent admirateur de Mustafa Kemal (président de la République de Turquie de 1923 à 1938), attaché à la séparation des pouvoirs, fera tout pour que sa fille sorte du rôle qu’on lui destine probablement et la poussera à aller étudier à l’étranger, sa mère Selma offre un visage plus rigide, extrêmement pieux. Les tensions au sein du couple sont donc nombreuses. Peri va donc devoir essayer de trouver sa place tout d’abord au sein de son cercle familial puis découvrir qui elle est véritablement dans un pays qui n’est pas le sien au début des années 2000. Dans son voyage, elle va rencontrer deux jeunes femmes Shirin et Mona, elles aussi en proie à leurs propres questionnements. Pas besoin d’être un adepte de spiritualité (je préfère ce terme à celui de religion car la différence est de taille dans ce livre et convient davantage à mon sens) pour être touché(e) et/ou questionné(e) par cette histoire qui vient soulever des sujets éminemment sensibles certes mais fondamentaux. Chacun peut lire ce texte à la hauteur de ce que celui-ci a à offrir.  

Nul doute pour moi que la romancière nous a encore concocté ici un véritable joyau littéraire. A nouveau, Elif Shafak fait naître sous vos yeux des personnages inoubliables et forts. Son style, emprunt de beaucoup de poésie et de subtilité, ne me déçoit jamais. Impossible de ne pas se sentir emporté(e) à travers le voyage intérieur de Peri, une jeune femme en quête d’elle-même, en quête de réponses, au coeur de ce tumultueux XXIe siècle.

Three daughters of Eve
AuteurElif Shafak
EditeurPenguin
FormatGrand format
Date de sortie27 Octobre 2016
GenreRoman
19e6a6ea-c93a-4d71-950d-7d567d73b1aa